Imprimer

INTIMITÉ

Ex 24,12-18 ; 2 Co 3, 7-18 ; Luc 9, 28 b-36
Deuxième dimanche de carême - année C (4 mars 2007)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

 

"Les disciples gardèrent le silence et ne racontèrent rien de ce qu'ils avaient vu en ce jour". On peut se réjouir aujourd'hui de ce qu'ils ne se soient pas tus de manière trop longue, et les évangélistes finissent par nous raconter ce qu'ils avaient vu et entendu dans le silence. Cette belle fête de la Transfiguration que l'on aime à reprendre d'ailleurs dans la liturgie le six août pour mieux encore en profiter, comme lorsqu'on a vu un beau spectacle, et que l'on aime revoir son film préféré, ou que l'on aime goûter à nouveau quelque chose qui nous touche, que l'on aime, que ce soit de l'ordre de la musique, de la peinture, ou de n'importe quel autre domaine. Oui, mais la question que nous pourrions poser : est-ce que la Transfiguration est simplement ce que l'on voit de manière un peu extérieure ? Est-ce que la Transfiguration est simplement un spectacle au sens où il y a à voir, où il y a à regarder ? Un peu comme on aime à regarder, à scruter, à chercher parfois ce qu'il peut y avoir par derrière ce que l'on voit. Est-ce que la Transfiguration, c'est simplement le désir pour le Christ de montrer qu'il est vraiment Dieu, et que les récits évangéliques sont en train de nous montrer l'ensemble de ce que l'on a l'habitude de voir quand Dieu se manifeste ? Ainsi, ces théophanies avaient toujours quelque chose de fort, de puissant, presque d'écrasant, puisque la divinité se manifeste et il y a comme quelque chose d'extérieur, car l'homme doit être touché par la présence, la vue, la manifestation, la théophanie de Dieu.

Paradoxalement, la Transfiguration est tout, sauf ce genre de spectacle, sauf ce genre de manifestation divine. J'ai même envie de dire que c'est exactement l'inverse. C'est ce que l'on ne peut pas voir, ce que l'on ne peut pas appréhender, que l'on ne peut pas toucher, en tout cas pas directement. Il me semble que dans cet événement de la Transfiguration, Jésus n'a jamais été aussi loin dans la révélation de lui-même, non pas pour affirmer tout de go et de manière écrasante qu'Il est Dieu, mais plutôt pour laisser transparaître ce qu'il y a de plus intime dans sa vie : sa relation au Père. C'est ce qu'il y a de plus profond et de plus touchant c'est le lien, la vie l'Esprit d'amour qui l'habitent. C'est le genre de chose que l'on ne peut pas montrer à tout le monde, voilà pourquoi il n'y a que trois disciples. C'est aussi pour cela qu'il y a comme une sorte de silence, d'abord des disciples qui sentent qu'ils sont entrés dans un mystère essentiel et profond dans cet événement de la Transfiguration.

Certes, l'évangéliste saint Luc nous a déjà habitués à voir et à comprendre que le Christ est vraiment le Bien-Aimé de son Père. Lorsqu'il est baptisé, il y a toujours par trois, cette foule, Jean-Baptiste qui baptise, et Jésus, alors qu'Il est en prière nous dit saint Luc, "lorsqu'Il eût été baptisé, une voix se fait entendre : celui-ci est mon Fils, je l'ai engendré, écoutez-le". Et sous une forme comme corporelle, l'Esprit Saint sous l'aspect d'une colombe descend sur le Christ.Cet épisode qui ouvre ainsi une des premières actions de Jésus, une des premières manifestations, rebondit à la Transfiguration où l'on retrouve la même triade, non seulement celle des personnages, Pierre Jacques et Jean, celle de Jésus entouré de Moïse et Élie, mais surtout cette forte interaction entre le Père, l'Esprit Saint, dans laquelle sous la forme d'une nuée, les disciples vont entrer et connaître ainsi le cœur de la révélation de cet événement.

Tous les commentateurs, Pères de l'Église nous ont habitués à voir dans cette Transfiguration, la préfiguration de la croix où justement le Fils, de manière encore plus forte, tellement incompréhensible, se révèle vraiment comme l"Enfant de Dieu, en disant dans le même évangile de Luc : "Père, entre tes mains, je remets mon esprit". Je te remets ce que j'ai de plus intime, cet amour que tu m'as donné et que je te rends. Là, ce n'est plus la voix du Père, c'est la voix du Fils qui est la réponse à ce que le Père a dit : "Il est mon Bien-Aimé, Il est mon élu, écoutez-le".

Si les disciples ont gardé le silence, c'est parce que au cœur même de la prière nous dit saint Luc, le visage du Christ devient tout autre, et ils perçoivent quelque chose de plus en lui, quelque chose qui l'habite et qui est cette relation entre le Père et lui. Son vêtement devient plus fulgurant que la blancheur habituelle. C'est une mise à nu, comme ce dépouillement déjà du baptême chez saint Luc, comme le dépouillement de la croix, où Jésus ne laisse pas tant voir sa nudité corporelle, que de laisser atteindre au plus profond de son intimité. Si les disciples ont gardé le silence, c'est parce que l'événement est trop fort, un peu comme lorsque que quelqu'un vous dit quelque chose de lui-même et d'intime, il n'y a souvent plus de mots pour dire, pur exprimer la profondeur du témoignage, ou l'étonnement de la parole entendue, ou la découverte de la réalité. Là, le silence s'impose. Quand on dit une parle, dans ces cas-là on est un peu comme Pierre : "Il ne savait pas ce qu'il disait". Il était dépassé, parce que sa parole ne correspondait pas à l'événement qui était en train de se vivre et de se réaliser.

Cet épisode de la Transfiguration est fort, non pas parce qu'il nous impose de manière extérieure que Jésus est vraiment Dieu, mais parce que de manière intérieure, nous, également, nous sommes invités à entrer dans l'intimité de la nuée, c'est-à-dire de cet Esprit Saint. Quand saint Paul dit qu'il est l'action du Seigneur, de cet Esprit Saint dont saint Paul dit que là où Il est il y a la liberté. Pourquoi la liberté ? Parce que dans l'Esprit Saint, dans cet amour manifesté, il y a cette liberté de parole, il y a cette liberté d'être qui vient d'abord bien sûr du Christ, parole du Père, et parce qu'il y a le Christ fait chair qui réalise l'œuvre du Père. Parce que intérieurement nous aussi habité de l'Esprit Saint, nous pouvons rentrer dans l'intimité de la relation du Père et du Fils, où nous sommes également habitants et habités de cette présence.

Vous avez certainement remarqué aussi que lorsqu'on doit dire quelque chose de soi-même on est souvent gêné. On ne peut jamais le dire de manière directe, je ne crois pas beaucoup aux gens qui étalent directement leur vie, surtout si c'est devant les écrans de télévision. Ce n'est qu'une falsification, une mystification de ce qu'ils sont, et du coup, c'est une défiguration. Or, ce mystère même de la Transfiguration nous appelle à saisir que certainement, nous avons à dire qui nous sommes : des chrétiens, habités de la plénitude de l'Esprit, que c'est cela la mission et le témoignage comme Pierre dira : de rendre compte de l'espérance qui est en nous. Et en nous, il y a le plein de l'humanité, de notre histoire et de notre existence, de ce que nous sommes, avec nos grandeurs, mais également nos fragilités et nos péchés. Mais il y a en même temps ce salut qui nous habite, cette vie divine que nous avons reçue à notre baptême, et qui fait que certainement c'est la plus belle et la plus grande chose de notre existence.

Aussi, je pense quand des gens, et je pense tout particulièrement à des couples, veulent prier ensemble, ils ont souvent de la difficulté d'y arriver. Pourquoi ? En y réfléchissant, c'est difficile de prier intimement le Père, dans le Fils, par l'action de l'Esprit Saint, de prier ainsi devant l'autre. Car n'est-ce pas ce qu'il y a de pus profond et de plus intime que l'on révèle à ce moment-là. Pourtant, le Christ, au moment où Il prie nous dit saint Luc, son visage devient tout autre, et ses vêtements d'une blancheur éclatante. Quel beau témoignage de la divinité, de cette divinité qui dépasse tout, qui est la grandeur même de l'existence du Fils, et c'est ce qu'il nous livre, c'est ce qu'il a de plus beau, c'est son intimité.

Alors, peut-être que ce chemin de carême est un vrai chemin de joie et de bonheur. Pourquoi ? Parce qu'il nous appelle à retrouver l'intimité avec Dieu, l'intérieur de notre existence, la profondeur de notre vie qui se dit et se manifeste dans la grâce et le don de l'Esprit qui nous fait entrer dans la pleine relation, dans le plein amour, dans la pleine existence, dans le lien entre le Fils et le Père et c'est ce que Jésus a voulu nous donner, et je suis sûr que c'est ce qui peut transfigurer ce monde, comme transfigurer notre propre existence.

 

AMEN