AU FIL DES HOMELIES

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UN FOSSÉ INFRANCHISSABLE

Jr 17, 5-8+13-18 a ; Lc 16, 19-31

Jeudi de la deuxième semaine de carême – C

(3 mars 1983)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le riche et le pauvre Lazare

T

 

u ne l'emporteras pas au Paradis ! " C'est dans cette expression, sans doute, que la sagesse populaire a vu la pointe de la parabole de Lazare et du riche, pensant par là que, après tout, il y avait une certaine justice, sinon ici-bas du moins entre le ciel et la terre, et que ceux qui avaient vécu heureux ici-bas auraient leurs peines et tourments de l'autre côté, tandis que ceux qui avaient été à la table des riches sans même pouvoir manger ce qui tombait de cette table seraient, un jour, les récepteurs, les bénéficiaires de tous les bienfaits de Dieu. Cela a donné parfois une sorte de morale du ressentiment, de l'envie et un certain goût de se venger ou de prendre son mal en patience. Pourtant il me semble que cette parabole n'est pas une parabole du ressentiment, de la haine ou de la rétribution.

En effet, si l'on y regarde de près, il y a une chose tout à fait importante, c'est qu'entre le pauvre et le riche, le pauvre dans le sein d'Abraham et le riche dans les enfers, s'est creusé un profond abîme infranchissable. Et c'est précisément cela qui me paraît important. C'est que cet abîme infranchissable qui existe entre Lazare et le riche ne s'est pas creusé au moment où chacun d'entre eux est entré au paradis. En réalité, cet abîme était déjà creusé par le péché de l'égoïsme du riche sur la terre. Ce qui me frappe, ce n'est pas tellement l'inversion de la situation, le pauvre devenant riche et le riche devenant pauvre, mais c'est au contraire, la perpétuation de la situation. "Plus ça change, plus c'est la même chose." Plus le riche a creusé le fossé, le grand abîme entre lui et le pauvre Lazare sur la terre, plus, lorsqu'il se retrouve en présence de Dieu, ce fossé est creusé et infranchissable.

D'une certaine manière, il y a une symétrie parfaite. De même que ce qui tombait de la table du riche ne pouvait pas atteindre la pauvre parce qu'on ne voulait pas le lui donner, de même, maintenant, le pauvre Lazare ne peut même pas aller porter une goutte d'eau. L'abîme est définitif, infranchissable. Mais ce n'est pas Dieu qui a créé cet abîme. C'est le riche qui, par son égoïsme et par sa fermeture de cœur, a empêché tout contact entre lui et le pauvre.

Pour nous qui vivons ce temps de carême, je crois que cette parabole est très enrichissante, car, dans une sorte de sursaut que nous imaginerions être de la générosité le riche dit à Lazare ou au Seigneur : "Envoie au moins quelqu'un d'entre les morts pour avertir mes autres frères pour qu'ils ne tombent pas dans le même piège que moi." A ce moment-là, Dieu lui fait apparaître la logique ultime de sa propre vie. Il lui dit : "Si dans la vie, tu ne comprends pas ce qu'est la vie, ce ne sont tout de même pas les morts qui vont te l'apprendre." C'est cela qui nous est adressé aujourd'hui. Si, dans le temps que nous vivons sur cette terre, nous ne comprenons pas ce qu'est la puissance de la vie, nous ne comprenons pas ce qu'est la puissance de la résurrection du Christ, comment voulez-vous que les morts nous l'apprennent ? Nous ne pouvons pas être enseignés par les morts. Il faut que nous ayons un goût fondamental de la vie, à la fois de la donner, de la partager, d'en profiter ensemble mais dans le bon sens du terme, pour que, à ce moment-là, nous découvrions, le jour où nous nous approcherons de Celui qui est la vie en personne, le Christ, pour que nous nous rendions compte que malgré tous les abîmes que notre péché a creusés, nous avons quand même, encore, envie de vivre.

Au fond, Abraham, Lazare et le Seigneur expliquent au riche qu'il n'a jamais eu, dans toute sa vie, qu'un goût de mort, de solitude, d'exil et de rupture avec tous les autres. Et si la vie de Dieu est dans la communion qu'Il veut établir avec nous, alors, ceux qui ne veulent pas de cette communion dans le don de leur vie, dans le don de tout ce qu'ils sont, comment pourraient-ils encore se laisser enseigner par ceux qui sont morts ?

Pour nous, encore en ce carême, le Seigneur pose la même question. Quelle est la logique profonde de notre vie ? non pas la logique rationnelle et étroite de notre petit cerveau, mais la dynamique profonde de notre existence ? Est-ce que c'est la logique de la vie, ou bien est-ce que c'est la logique de la mort, de l'abîme, de la rupture de la communion avec nos frères ? Il n'y aura pas de morts qui viendront nous apprendre ce que c'est que la vie, mais nous, nous n'avons aucune excuse car c'est le Ressuscité, source de la vie qui est venu Lui-même nous l'enseigner.

 

AMEN

 
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