AU FIL DES HOMELIES

Photos

LAZARE ET LE MAUVAIS RICHE

Jr 17, 5-8+13-18 a ; Lc 16, 19-31

Jeudi de la deuxième semaine de carême – B

(7 mars 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le riche et le pauvre

J

 

e ne pense pas que cette parabole soit d'abord une parabole de l'action. C'est plutôt une parabole du regard. En effet ce qui me paraît remarquable dans ce texte ce n'est pas que celui qui a été malheureux devienne heureux et que l'autre qui a été apparemment heureux devienne malheureux, mais c'est la continuité entre les deux étapes du récit. Dans la première étape, il y a déjà un grand abîme entre le riche et Lazare. Et dans la deuxième étape, n'en parlons pas, c'est Abraham lui-même qui explique au riche : "Maintenant, il y a entre nous un grand abîme et personne ne peut le franchir." Cet abîme c'est précisément ce qui sépare le regard d'un autre regard.

Au fond, le péché du riche c'est évidemment de n'avoir même pas donné les miettes ou les reliefs de sa table à ce pauvre couché devant sa porte, mais je crois que même s'il les avait donnés sans attention ou avec mépris, je ne suis pas sûr que cela lui aurait été compté comme justice. Car le grand péché du riche, ce n'est pas seulement de n'avoir pas aidé Lazare, c'est de ne pas l'avoir vu. C'est pour cela, je pense, que l'évangile nous dit que "le pauvre était à la porte du riche." Cet homme, dans sa richesse et dans sa suffisance à soi-même, ne savait pas regarder autre chose que lui-même, et il n'avait pas vu Lazare. Et quand on ne voit pas son frère sur la terre, on ne voit pas davantage Dieu quand on vient en sa présence. On reste dans le même aveuglement ou pire qu'un aveuglement, car être aveugle c'est ne pas pouvoir voir, tandis que là on reste en pleine lucidité, fermé sur soi-même. Et le grand abîme ce n'est que le regard de cet homme qui se ferme toujours sur lui-même et qui voudrait, avec envie, avoir le même bonheur que Lazare dans le sein d'Abraham, simplement parce qu'il ne pense qu'à son bonheur.

Si, en ce temps de carême, nous lisons cette parabole, c'est parce que l'Église pour nous préparer à Pâques, pour nous préparer à regarder Jésus dans le mystère de sa mort et de sa résurrection, veut éveiller en nous le véritable amour du Christ. Et l'amour ce n'est pas d'abord de faire quelque chose, l'amour, c'est d'abord d'ouvrir les yeux, c'est de voir la réalité de l'autre. Et c'est seulement dans ce regard de la réalité de ce Christ que nous aimons, c'est seulement dans la réalité de notre désir d'être près de Lui, proche de Lui, que nous pouvons agir et faire ce qu'il faut pour nous approcher de Lui. Mais cela même, ce n'est pas nous qui le faisons, c'est le Christ qui le fait en nous.

Nous vivons dans une civilisation de l'action. Ce n'est pas pour autant qu'elle est, universellement et sans recours, condamnable, mais cela demande, à nous chrétiens, d'avoir un certain recul. Il nous faut savoir que tout n'est pas d'agir ou plutôt que l'agir est second par rapport à autre chose. Si nous ne savons pas voir, nous ne saurons pas aimer. Et si nous ne savons pas voir ce que nous voulons aimer, nous l'aimerons mal. C'est cela l'appel du Christ pendant ce carême, Il nous demande de le regarder de garder nos yeux fixés sur Lui, de garder notre regard sur nos frères dans leur détresse. Et quand nous les aurons vus et que nous aurons laissé s'éveiller en nous ce véritable regard qui est déjà aimer, alors, nous pourrons agir, ouvrir notre porte et partager notre pain. Mais, à ce moment-là, le partage du pain ne sera plus simplement une action, mais en donnant le pain, nous donnerons infiniment plus, nous donnerons quelque chose de cette lumière mystérieuse de notre regard chrétien qui s'appelle la grâce et l'amour de Dieu.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public