AU FIL DES HOMELIES

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QU'EST-CE QUE LE PÉCHÉ ORIGINEL ?

Gn 3, 1-13

(28 février 2002)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Walcourt : basilique Notre-Dame
Détail des stalles : La tentation

F

rères et sœurs, la liturgie de ce jour, en parallèle à la rencontre du Christ avec Satan au désert, où Il est tenté par celui-ci, nous propose aussi le récit de la tentation du premier homme, plus exactement d'Adam et Ève, au premier Paradis, par le même Satan sous la figure du serpent. C'est ce que la tradition appelle le péché originel. Si vous le voulez, nous pourrions essayer de réfléchir quelques instants sur ce qu'est le péché originel. Question difficile, qui divise les croyants, mais question fondamentale, essentielle, comme nous l'avons entendu tout à l'heure par ce que nous dit saint Paul dans l'épître aux Romains.

Le péché originel, tel que nous le raconte ce poème de la création tout d'abord, c'est un péché de l'homme dans son choix libre. Contrairement à ce que beaucoup de traditions religieuses, beaucoup de cosmogonies, racontant l'origine du monde et de l'histoire nous proposent, il ne s'agit ni d'une fatalité, ni d'un mal qui serait identifié à la matière, ni d'un dieu du mal qui serait le rival du Dieu bon, ni d'une sorte de vengeance ou de violence par laquelle les dieux se préserveraient de la rivalité de l'homme. Il ne s'agit de rien de tout cela. L'origine du mal se situe dans le choix libre de l'homme qui, au lieu de rester fidèle à la relation qu'il a avec Dieu, se sépare de cette relation pour être sa propre règle et sa propre loi. C'est cela la première donnée fondamentale de notre foi : le mal, le péché, s'originent dans notre choix libre. Nous ne sommes pas les victimes d'une fatalité, nous ne sommes pas les victimes d'un Dieu méchant, nous ne sommes pas tiraillés entre une puissance du bien et une puissance du mal, c'est nous qui, par notre choix libre, choisissons le bien qui est l'orientation vers Dieu ou le mal qui est le refus de cette orientation.

Mais, il y a immédiatement, comme nous l'avons entendu dans ce poème des origines, une dimension qui vient s'ajouter à cette présentation simple que je viens de faire. En effet, il y a une certaine antériorité du mal sur le choix libre de l'homme. Certes, Ève et Adam ont librement choisi, symboliquement, de manger le fruit de l'arbre de la connaissance du bien et du mal, cependant, il y a avant leur choix, une présence du mal. Elle est manifestée, symbolisée par ce serpent, ce qui nous indique d'ailleurs par cette identification de la puissance du mal au serpent, qu'il s'agit non pas d'un dieu du mal qui serait le rival d'un Dieu du bien, mais d'une créature. Le fait de le présenter sous la figure du serpent et la manière dont Dieu s'adresse ensuite à lui manifestent bien qu'il s'agit d'une créature et non pas d'un principe transcendant du mal.

Cependant, le mal précède le choix de l'homme sous la forme de la tentation, non pas d'une contrainte, non pas d'une fatalité inéluctable, mais d'une proposition, d'un choix autre que celui que Dieu a donné à l'homme. Cette tentation manifeste donc que le mal n'est pas seulement une affaire individuelle ; certes, le choix du mal est l'initiative d'un choix personnel et libre et cependant, il y a aussi une dimension qui dépasse la personne individuelle d'Adam ou celle d'Ève, et qui, d'une certaine manière joue un rôle à l'intérieur de leur choix du mal. C'est cela le phénomène de la tentation : quelqu'un d'autre que celui qui va choisir, et qui pèse sur ce choix en insinuant la possibilité d'un choix négatif, contrairement à ce que Dieu a proposé et a offert à l'homme. Il est important que nous découvrions ainsi que le choix du mal, l'origine du mal est à la fois quelque chose d'éminemment personnel, libre, et en même temps quelque chose qui dépasse notre personne.

Ceci nous introduit dans le mystère du péché originel, car ce qu'on appelle le péché originel c'est quelque chose qui se situe pour chacun de nous avant note choix libre. Avant que nous ayons ratifié par notre mauvais choix, par notre péché personnel le péché originel d'Adam, avant que nous ayons ainsi ajouté notre liberté à celle d'Adam, il y a quelque chose qui précède ce choix, qui est la présence du mal et qui est le péché originel. Qu'est-ce à dire ? Le péché originel ne se comprend en effet que par une dimension communautaire, collective, de l'humanité. Nous ne sommes pas, même si nous sommes parfaitement libres, et même si nous sommes des personnes capables de choix, nous ne sommes pas seuls au monde, nous ne constituons pas chacun un univers à nous tout seul. Nous n'existons, nous ne vivons qu'à l'intérieur d'une communauté qui nous dépasse, qui nous entoure, qui nous porte, qui éventuellement nous fait trébucher, une communauté qui est la communauté humaine. Et notre choix s'inscrit à l'intérieur de l'histoire de cette communauté humaine. Nous sommes solidaires des autres hommes, solidaires de leur vie, de leur histoire, de leurs choix, solidaires des gens qui vivent en même temps que nous comme de ceux qui nous ont précédés, et quand nous nous avançons avec notre liberté en face des choix que nous avons à poser, nous sommes dépendants des autres hommes. Nous sommes dépendants parce que notre vie ne peut se déployer qu'à l'intérieur de cet infini tissu de relations que constituent nos familles, notre société, l'humanité. L'histoire de l'humanité, c'est tout un réseau de relations qui ne sont pas étrangères à ce que nous sommes, mais qui sont constitutives, qui font partie de la constitution même de ce que nous sommes. Nous ne sommes nous-mêmes qu'en relation les uns avec les autres.

Cela va si profond que nous devons admettre que nous avons tous une structure, ce que la philosophie appelle une nature, commune. Nous sommes certes des personnes, mais des personnes qui sont liées les unes aux autres par une communauté de nature. Etre un homme, c'est nous mettre en relation fondamentale, étroite, avec tous les autres hommes avant même que nous ayons avec eux des liens de parenté, de famille, de connaissance, d'amour. Dès le départ, nous sommes liés les uns aux autres par cette communauté de nature humaine. Et cette nature humaine nous unit à travers les âges, à travers nos parents, à travers les parents de nos parents, à travers tous nos ancêtres, nous sommes unis à l'immense lignée de l'humanité depuis l'origine. Le choix que l'humanité fait pour ou contre Dieu, d'une certaine manière va envahir la nature humaine tout entière et tous ceux qui participent à cette nature humaine. Nous ne pouvons pas dire : les autres ont fait tel choix, moi je m'en désolidarise pour faire un choix différent, je ne peux pas m'abstraire du choix de cette humanité parce que je suis intimement lié avec elle, non seulement par les liens que j'établis, mais par ce lien fondamental d'une nature commune. C'est pourquoi nous sommes responsables les uns des autres, c'est pourquoi nous ne sommes pas étrangers à la culpabilité de nos frères, c'est pourquoi les péchés que les hommes commettent nous atteignent nous aussi, et ils nous atteignent à travers le péché fondamental de cette humanité première qui nous a tous marqués. Evidemment, cela peut sembler une injustice, et saint Paul, dans le texte que nous avons entendu n'hésite pas à souligner cette injustice. Il dit : le péché a atteint tous les hommes à partir d'un seul, même ceux qui n'ont pas péché individuellement à la manière d'Adam. Il s'agit donc d'une solidarité autre que celle de la ratification que chacun de nous peut apporter à ce péché des origines qui est celui d'Adam. Il y a une solidarité plus fondamentale et une manière d'essayer de comprendre cette solidarité, c'est l'image de l'héritage. Quand dans une famille, le père vient à mourir couvert de dettes, les enfants héritent non pas de la fortune qui n'existe plus et qui a été dilapidée, mais des dettes. Ils n'ont pas participé à la dilapidation de la fortune, ils ne sont pas nécessairement responsables du fait que la caisse est vide, ou plus exactement, qu'il faut remplir d'autres caisses avec le rien qu'on a dans la sienne. Et pourtant, selon l'héritage qui est la solidarité que les membres d'une famille ont les uns avec les autres, personne ne dira qu'il y a injustice à ce que les héritiers doivent combler le déficit de celui de qui ils héritent. L'héritage, c'est cette expression d'une solidarité profonde, entre plusieurs membres d'un même groupe, ici d'une famille, et qui fait que ce qui vaut pour chacun des membres de ce groupe vaut aussi pour les autres, et les autres en sont responsables, même si ils n'ont pas participé aux faits qui ont conduit à la situation dans laquelle ils se trouvent.

C'est une comparaison, mais c'est un peu la même chose ; dans l'humanité, nous sommes héritiers de tous ceux qui nous précédés, jusqu'au premier, de ce qu'ils ont vécu, fait, accompli et nous ne pouvons pas dire: je suis un être à part, je me retire de l'humanité, je pars sur une île déserte, je vais fonder mon humanité à moi. Nous ne pouvons pas dire cela, nous faisons partie de cette humanité pour le meilleur et pour le pire.

Concrètement, cela va se traduire aussi, par exemple pour le petit enfant qui vient de naître, et qui, bien entendu, n'a encore accompli aucun choix personnel. Il n'a ni voulu le bien, ni voulu le mal, et pourtant, d'une certaine manière pèse déjà sur lui un héritage. Un héritage dont il n'est pas personnellement responsable, et dont cependant, il est marqué. Nous voyons bien que cet enfant dès le départ, à travers justement le phénomène de la tentation, sera entraîné par cette société dans laquelle il vit, par cette famille dans laquelle il est né, à toutes formes de violence, ou d'égoïsme, ou d'indifférence, de péché qui hante non seulement les peuples et les nations, mais hante chacune de nos communautés familiales. Il y a chez chacun de nous sinon de la violence, du moins de l'indifférence, du moins de l'égoïsme, du moins de l'insensibilité. Tout cela pèse de nous les uns sur les autres, et c'est d'une certaine manière, la manifestation de ce qu'est ce péché originel qui va se transmettant de génération en génération.

Ceci a l'intérêt de nous manifester que le bien ou le mal certes, est le fruit d'une adhésion parfaitement personnelle qui s'enracine au plus profond du cœur de chacun d'entre nous, qui est l'expression de notre liberté et de notre libre choix et que cependant, le bien et le mal ont toujours une dimension de solidarité, de communauté, de collectivité, une dimension relationnelle. D'ailleurs, déjà dans le récit du premier péché, il y a cette relation entre Adam et Ève qui est fondamentale et qui fait que le péché de l'un est le péché de l'autre et sont indiscernables. Ceci se transmettra, si nous continuons la lecture de la Genèse, à leurs enfants, quand Caïn va tuer Abel, ce qui est le premier fruit du péché originel et ainsi de suite à travers toute l'histoire des hommes : ils ne cesseront de se déchirer, de se tuer, de se détruire les uns les autres et de se détruire eux-mêmes par leurs péchés.

Cela nous explique qu'il n'y a pas de découverte du bien, pas plus que du mal, qui soit isolée de nos relations avec les autres. Tout cela s'enracine dans cette relation radicale et fondamentale qui est celle de l'homme avec Dieu. C'est pour cela que le récit de la Genèse ne nous présente pas le péché originel comme la tentation de quelque chose d'agréable, de quelque chose de séduisant, de quelque chose qui nous ferait du bien. Ce n'est pas leur plaisir qu'Adam et 7ve ont recherché, même si on nous dit que le fruit était beau à voir, mais le fond de leur péché, c'est la parole mensongère de Satan : "Vous serez comme des dieux", c'est-à-dire, vous serez autonomes par rapport à Dieu, vous serez votre propre dieu. Vous serez votre propre cause et votre propre justification, c'est vous qui déciderez de ce qui est bien et de ce qui est mal, c'est vous qui choisirez de mettre votre bien à tel endroit, et votre mal à tel endroit. Vous serez des êtres libres au sens de cette sorte d'autonomie qui refuse la relation. Or, toute l'histoire de la création et de la Rédemption, nous manifeste au contraire que la vraie liberté ne s'exerce que dans la relation avec Dieu d'abord, et avec les autres ensuite. C'est dans la mesure où nous acceptons d'être dépendants de Dieu, dépendants parce que nous sommes créés par Lui, et plus profondément, dépendants parce que Dieu nous aime et qu'Il nous appelle à son amour, dépendants donc, mais d'une dépendance qui n'est pas contrainte, qui n'est pas tyrannie, qui n'est pas arbitraire, qui n'est pas esclavage comme Satan essaie de le faire croire à Adam, mais dépendance qui est constitutive de mon être profond. Je ne suis pas moi-même pour être seul au monde, mais je suis moi-même comme me recevant de Dieu d'abord et des autres aussi. Et c'est dans cette réception mutuelle d'un don que nous nous faisons les uns aux autres que réside notre être profond et c'est là que va s'inscrire le choix du bien ou le choix du mal. Car, ou nous serons dépendants de Dieu et à travers Lui, des autres, pour notre édification mutuelle, pour devenir davantage nous-mêmes et davantage des hommes, ou bien nous accepterons de nous couper de cette dépendance de Dieu pour ne dépendre les uns des autres que dans une complicité destructrice qui est celle du mal.

Frères et sœurs, au moment où nous allons vivre ce carême, que notre démarche ne soit pas seulement la manière de régler nos petits problèmes personnels comme si nous étions seuls au monde, sachons que nous sommes liés à toute l'histoire du monde, que nous sommes solidaires de tout ce qui se passe dans le monde, que nous avons à nous présenter devant Dieu en portant nos péchés et aussi ceux de nos frères, que nous devons expier avec le Christ pour tous les péchés du monde, que nous devons faire pénitence pour tout le mal qui est dans le monde. Sachons que nous sommes ainsi engagés dans une histoire qui nous dépasse, à laquelle nous adhérons avec tout notre être, notre personne et toute notre liberté, mais qui en même temps nous met en lien fondamental, vital, les uns avec les autres, et s'enracine dans le lien que nous accepterons d'avoir avec Dieu.

 

AMEN


 

 

 
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