AU FIL DES HOMELIES

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UN IMMENSE FOSSÉ

Jr 17, 5-8+13-18 a ; Lc 16, 19-31

Jeudi de la deuxième semaine de carême – A

(15 mars 1990)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

e petit récit que nous venons d'entendre com­prend deux parties, une partie terrestre et une partie céleste. Le Seigneur Jésus est assez chiche pour nous parler du ciel. Or là nous avons quelques indications, pas très rassurantes d'ailleurs, sur ce qui se passera après.

Commençons par la terre. Chacun des prota­gonistes est désigné par ce qu'il vit, la façon dont il se revêt, ce qu'il mange. D'un côté Lazare, qui a un nom, et qui aurait bien voulu se rassasier des miettes de la table du riche, mais sa vie est une vie de souffrance, de maladie. Il est prostré, à moitié vivant. L'autre n'a pas de nom, c'est "le riche". Il aime le lin, les mets raffinés, il est plus désigné par son ventre ou par ses besoins que par son être. Lazare n'a pas tellement le choix, il est plus quelqu'un que quelqu'un qui a faim.

Deuxième partie, le ciel où entre un troisième personnage qui tient "en son sein" ceux qui sont ame­nés à vivre la vie éternelle. Et le riche, qui est toujours trop loin de tout, crie reprenant un peu la longue prière des psaumes : "Père Abraham, fais que cesse mon propre tourment !" Mais il y a un abîme infran­chissable qui existe déjà sur terre entre le riche et Lazare mais que le ciel ne "gomme" pas. Le riche s'en rend compte. Son tourment ne pourra cesser. Alors il propose à Dieu de faire ce que Dieu a fait. La meil­leure solution c'est que Tu envoies des prophètes pour qu'on t'entende. Il reprend dans son cœur la vieille sagesse que Dieu avait développée et qui consiste à se révéler à travers des hommes. Abraham répond que c'est déjà fait.

Voilà la parabole telle qu'elle est écrite dans l'évangile. Il y aurait deux lectures faciles. La pre­mière, celle de la rétribution. Tu souffres sur terre, tant mieux, tu iras mieux après. Puis il y a "les riches et les pauvres", rien ne pourra les rassembler dans le sein d'Abraham. Déjà dans Ezéchiel et Jérémie on conteste cette vision un peu simpliste de la vie sans parler des grands courants, comme Job, qui vont s'y opposer radicalement. Il n'y a pas de proportionnalité entre la vie que j'ai sur terre et celle que j'aurai au ciel si ce n'est que, si dans mon cœur, dans mon être pro­fond, s'est agrandi un abîme, un fossé, le ciel ne chan­gera rien à ce fossé. Si déjà ici-bas, s'est forgé en moi-mêmes, à coups de désespoir, un fossé entre l'attente fondamentale qui gît au fond de moi et la vie que je mène, Dieu ne pourra rien contre ce fossé.

La parabole livre son secret en ce sens que le ciel n'est pas différent de la terre mais en continuité profonde avec ce que la vie a commencé à dire ici-bas. Le ciel n'est pas le négatif, après rupture, de ce que nous vivons ici-bas mais condensera toute chose vécue partiellement ici-bas. Que ce soient les bon­heurs, les joies, les plaisirs, ces moments non classa­bles qui se sont émiettés au cours de notre vie comme des éléments qui semblaient dire quelque chose de plus grand, et déjà d'éternel, qui révélait une saveur divine, ces éléments se condensent, vont se condenser dans le Seigneur pour dire plus encore que ce qu'ils disaient déjà. De même tous ces petits refus, ces refus de croix, ces morts refusées, ces cœurs fermés, ces cœurs endurcis, s'ils ne se laissent pas recouvrir par la miséricorde de Dieu, seront durcis, figés dans une vie éternelle.

C'est là que repose la conviction profonde de la parabole : ce que nous vivons en ce jour a déjà vi­sage de ce que nous vivrons après. Et le visage de la mort que nous rencontrerons n'est pas un visage qui va éclater différemment. Il nous sera étrangement familier. Le visage de la mort que nous allons ren­contrer, nous l'avons déjà senti dans le malheur ou dans le péché ici-bas. Et si déjà, dans ce malheur ou dans ce péché personnel, à travers ce malheur et ce péché, nous essayons de découvrir et de maintenir intacte en nous cette attente de Dieu, si au creux de ce creux qui est le manque de Dieu en nous, nous pla­çons une attente, un désir fondamental de Dieu, alors au moment du passage, notre mort aura aussi ce vi­sage et Dieu pourra venir le combler. C'est cela la leçon de la parabole. Nous préférerions la lire comme une rétribution, une espèce de justice que Dieu parta­gerait entre les riches et les pauvres. Nous sommes à la fois celui qui a un nom, Lazare, et celui qui n'a pas de nom et qui est le riche. Et il y a en nous ce fossé infranchissable. Notre vie est faite pour que Dieu nous aide à unir en nous ce riche et ce pauvre pour que ce riche qui se dessèche, qui vit de néant et qui épouse un néant suscite la pitié du pauvre qui est resté tout seul avec ses ulcères.

Cette parabole nous invite à l'unité en nous pour que Dieu puisse nous modeler, nous saisir, non pas seulement le Lazare, mais celui qui est derrière et qui vit bien, qui n'a pas encore de nom mais qui vou­drait bien en avoir un pour que, sous le regard de Dieu, il soit appelé, il soit aimé et sauvé.

 

AMEN

 

 

 
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