AU FIL DES HOMELIES

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L'ABÎME EST DANS NOTRE COEUR

Jr 17, 5-8+13-18 a ; Lc 16, 19-31

Jeudi de la deuxième semaine de carême – A

(24 février 2005)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

T

ant que nous n'avons pas été nous-mêmes confrontés à un deuil, au départ d'une personne chère à notre cœur, nous ne pouvons pas mesurer la profondeur de l'abîme qui nous sépare, et cependant, comme je l'ai déjà dit souvent, et je le répète encore, même les mots de la foi ne réduisent en rien l'absence et la peine qui nous habite. La séparation et l'abîme est le sujet de tous les hommes depuis la création de ce monde. Ils tentent d'en réduire l'intensité dramatique, de réduire les bords de cet abîme. Toutes les religions, d'une manière ou d'une autre vont chercher la frontière qu'il y a entre le monde des vivants et le monde des partis, des disparus, des défunts, des "retournés" auprès de Dieu, comme on essaie de le dire.

Ce que le christianisme apporte, qui est comme une sorte de révolution de la pensée, c'est que le plus grand abîme n'est pas entre les morts et les vivants, mais il est ailleurs, il est dans le cœur. Ce que nous voyons dans la séparation d'avec les morts, n'est que la conséquence d'un autre abîme dans le cœur humain, car l'abîme commence dans le cœur humain. Mais il y a encore un autre écueil qui consisterait à jeter un immense discours de culpabilité pour que nous nous sentions incapables de combler les duretés de nos cœurs, ces commencements d'abîmes qu'il y a entre nous, c'est ce que vous avez entendu entre Lazare et le riche. C'est vrai que ce commencement d'abîme démarre très doucement, sans bruit. Le commencement d'une des fissures de notre cœur, de l'endurcissement de ce cœur, commence toujours discrètement, sans bruit. Au début, c'est juste une indifférence, avec les justificatifs qui sont les nôtres. Et cette indifférence, comme souvent d'ailleurs, nous en faisons tous l'expérience, ces mots d'accueil de générosité, de disponibilité à l'égard de l'autre ne sont pas si chers à donner, mais quand nous les donnons pas, ils sont si chers pour l'autre. Au fond, la séparation maintenant, et c'est ce que le Christ dit, les commencements des abîmes commencent dans nos cœurs, dans nos manières d'accueillir l'autre. Nous avons par l'évangile, comme une alarme qui sonne. Il ne s'agit pas de le faire par peur, il faut le faire par amour, même si parfois l'amour se conjugue à la peur, mais l'amour se conjugue à la peur quand il se conjugue à la foi. Nous ne sommes pas là parce que nous avons peur de ne pas hériter du paradis, nous ne sommes pas là parce que nous avons peur, mais parce que nous sommes dans un combat contre nous-mêmes, contre cette tendance qui au début n'est pas si grave mais qui a de si grandes conséquences de nous croire autonomes, de nous séparer des autres, oubliant le visage de l'autre. Ce que le christianisme annonce, c'est que ceux qui sont partis sont à nos côtés et en nous pour mener le combat. Ils ne nous ont pas quitté, ils n'ont pas déserté le combat, au contraire ils y sont comme un germe plus actif. Car c'est bien une chose qui est claire, tout en souffrant, et le texte de Jérémie nous ouvre toutes les perspectives de doute, de crainte, même de reproches que nous pouvons faire et à Dieu et à sa providence, mais cela n'empêche pas que ceux qui sont partis, comme l'est Pauline, mènent plus ardemment le combat avec nous, en nos cœurs.

C'est cela l'incroyable révolution. Même si nous souffrons de la séparation, et nous en souffrirons jusqu'à la fin, il nous faut croire qu'elle est là, comme le Christ est là au cœur des cœurs, pour mener avec elle et avec nous, le combat contre ces débuts d'égoïsme, ces débuts de durcissement, qui font que nos humanités sont séparées, désertées, assoiffées, desséchées. Car si elle reçoit, comme elle le reçoit actuellement, la plénitude de la grâce, cette semence divine qui fait qu'elle est plus vivante que nous-mêmes, mais d'une autre manière, c'est elle qui, à nos côtés mène le combat contre la mort spirituelle.

C'est cette réalité qui est annoncée dans l'évangile, c'est que nous sommes comme dans un mêlée, solidaires, tous ensemble, vivants et morts, de combat contre la mort spirituelle, contre ce que l'évangile traite en termes de damnation, d'éloignement. C'est pourquoi quand le riche implore Lazare d'envoyer quelqu'un d'entre les morts, c'est cela qu'il dit. On voit très bien quelqu'un qui a subi cette mort intérieure, et il voudrait que ses frères comprennent, mais cela ne sert à rien, il faut avoir la foi, que le Christ, le "déjà" envoyé, avec ceux qui nous sont chers, sont comme une sorte d'armée intérieure, mobilisable à tout moment, mènent avec nous le combat contre la déshumanisation de notre cœur.

Cela peut paraître une invitation guerrière, et en fait, elle est guerrière. Le carême est un temps de ce combat personnel, mais ce n'est pas une sorte de combat en solitaire, il y a une autre communion qui s'établit, qui n'est pas une consolation, mais qui est une autre manière de vivre dans les liens de sang, un amour victorieux, un amour puissant. Chaque fois que nous nous engagerons davantage contre cet endurcissement intérieur, notre vie s'élargit, s'agrandit, non pas se guérit, mais au contraire, s'approfondit, s'humanise, s'assouplit. C'est bien cela que nous disait ce texte de Jérémie : le chardon qui est dans la steppe ne sent plus rien, ni bonheur ni malheur. Il s'est complètement desséché. Alors que nous sommes comparés à un arbre planté auprès du cours de l'eau, comme l'est Pauline, elle est plantée, tel un nouvel arbre de vie que sont nos défunts, qui nous aident à devenir nous-mêmes, à nous planter nous-mêmes dans la vie et dans l'amour pour avec elle, pour le Christ et avec le Christ, mener le combat définitif.

Notre vie humaine est souvent aveuglée et obnubilée par des perspectives comme celles que nous avons sur cette terre, il nous manque un regard plus large, un regard plus dégagé, un autre point de vue. Celui qui part jouit de ce point de vue-là, et nous pouvons lui demander de nous aider à entr'apercevoir cet autre point de vue de la vie. Nous qui vivons avec vous cette peine et qui sommes solidaires de cette peine, nous sommes en même temps solidaires, du don que le Christ fait à travers elle, pour chacun de nous, pour nous humaniser davantage, pour ne pas plier des genoux devant l'ennemi, mais tenir ferme dans le combat de la foi que Dieu nous demande de mener amoureusement.

 

AMEN

 

 

 
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