AU FIL DES HOMELIES

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PHARISIEN ET PUBLICAIN

Dn 9, 3-6+15-19 ; Lc 18, 9-14

Lundi de la deuxième semaine de carême –

(16 mars 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

ans une première lecture de cette page d'évangile, nous pourrions penser que la différence entre le pharisien et le publicain c'est que l'un est orgueilleux et l'autre humble. Bien sûr c'est l'évidence même. Mais cet orgueil et cette humilité sont la manifestation, la traduction de quel­que chose de plus profond et de plus grave. Et ce n'est pas seulement parce que Dieu veut compenser l'ap­préciation que nous avons de nous-même et en quel­que sorte élever ce qui s'abaisse, abaisser ce qui s'élève, pour niveler tout le monde de telle sorte qu'on aboutisse à être à peu prés tous au même niveau. Plus profondément ce qui est grave c'est que le pharisien se glorifie à tort tandis que le publicain s'humilie à juste titre.

En réalité le péché n'est pas seulement le fait de tel ou tel qui, plus fragile, plus faible ou bien moins doué, ayant moins de vertu, moins capable d'effort, tombe dans plus de tentations. Le péché c'est le fait de tous. Nous sommes tous pécheurs, non seu­lement parce que nous cédons à telle ou telle tenta­tion, nous sommes tous pécheurs parce que nous n'avons pas en nous là source du bien, la source de l'amour (elle est en Dieu) et que dans la mesure où nous ne sommes pas reliés à cette source (et il y a dans tous les êtres humains, à cause du péché originel et de ses conséquences qui rebondissent de génération en génération et d'individu en individu), il y a dans tous les êtres humains cette coupure d'avec Dieu, cette tentation du rejet, du refus qui existe en tous, soit que nous nous coupions de Dieu pour nous adonner à nos passions, soit que nous nous coupions de Dieu pour nous appuyer sur nos propres forces afin de réussir telle ou telle manière de vivre.

De toute manière, pécheurs nous le sommes tous, non pas d'abord par l'énumération de nos fautes qui peut varier de l'un à l'autre comme l'énumération de nos vertus. Finalement tout cela a peu d'impact et d'importance. Nous sommes tous pécheurs parce que tous nous ne sommes pas suffisamment abandonnés entre les mains de Dieu. Nous avons du mal à com­prendre qu'une seule chose compte, c'est de nous re­mettre radicalement aux mains de l'amour de Dieu. Alors, selon le tempérament et les capacités naturelles des uns ou des autres, cela se traduira par une certaine débauche et le dévergondage ou bien par un raidisse­ment stoïcien, mais au total, l'un ne vaut pas beaucoup plus cher que l'autre, et le problème reste entier. Sommes-nous entre les mains de Dieu ?

Alors, ce qu'il y a chez le publicain, c'est qu'il sait qu'il n'est pas entre les mais de Dieu. Il se recon­naît pécheur et il supplie Dieu, du fond de l'expé­rience de sa misère, il supplie Dieu de le sauver par son amour. Tandis que le pharisien lui croit qu'il peut arriver, à force de vertu, à un certain niveau de réali­sation morale et spirituel, et c'est là son erreur. C'est pour cela qu'il ne peut pas être pardonné du péché qu'il porte en lui autant que le publicain, même si c'est d'une manière différente. Et si au niveau des apparen­ces humaines, c'est tout à fait autre chose, (tout cela n'est qu'apparence), au regard de Dieu il est tout aussi pécheur, il l'est même davantage puisqu'il ne se re­connaît pas pécheur, puisque la forme de son péché c'est de se croire juste.

Alors il faut revenir au texte admirable du prophète Daniel que nous entendions tout à l'heure : "Seigneur, notre Dieu, à nous la honte au visage, à Toi la miséricorde et le pardon ! Ecoute la prière de ton serviteur et ses supplications. Ce n'est pas en rai­son de nos œuvres justes que nous répandons devant Toi nos supplications, mais en raison de ta grande miséricorde. Ouvre les yeux ! Vois notre désolation. Que ta face illumine ton sanctuaire désolé !"

La seule chose qui compte, c'est cette illumi­nation qui vient du visage de Dieu. Il faut que Dieu nous regarde pour que notre désolation, notre pau­vreté soit transformée, si nous nous appuyons sur nos œuvres justes, où irons-nous ? Que ferons-nous ? Ce sera peut-être une petite manière de nous élever légè­rement au-dessus de nos pauvretés, mais qu'est-ce que cela devant l'illumination du visage de Dieu ? La seule chose qui compte c'est de se savoir en besoin de cette lumière de Dieu et de reconnaître que ce n'est pas en raison de nous, mais uniquement en raison de Lui, qu'il peut y avoir quelque chose de changé en nous. Parce que la source de l'amour est en Dieu et que seul cet amour peut nous changer. Non pas l'amour que nous aurions nous, mais l'amour que Dieu a pour nous. Et cet amour que Dieu a pour nous est si grand, si profond qu'il suscite l'amour en notre cœur. Cet amour, il faut bien qu'il soit en nous, non pas de notre propre fait, parce que nous serions capables de l'inventer, parce que nous serions capables de "chauffer" notre cœur jusqu'à ce qu'il devienne rempli de sentiment d'affection, tout cela serait artificiel. Mais parce qu'il faut que nous exposions notre cœur à la lumière du visage de Dieu, il faut que nous met­tions notre cœur dans les mains de l'amour de Dieu pour que cet amour se communique et véritablement, à ce moment-là, vive en nous. Et cela nous sauvera. Par conséquent, tout ce temps de carême, et finale­ment toute notre vie parce que ce temps du carême n'est qu'un symbole qui chaque année nous rappelle ce qu'est notre existence terrestre, notre pèlerinage, notre Exode, qui traverse toute notre vie tout ce temps du carême et plus largement toute notre vie doit être un temps où nous prenons conscience de ce péché et surtout où nous prenons conscience de l'unique re­mède à ce péché qui est la lumière du visage de Dieu, qui est la chaleur de l'amour de Dieu. Et seulement à ce moment-là nous comprenons le sens de notre pé­ché, mais aussi le sens de notre salut.

Alors, soyons comme le publicain, pas seu­lement humbles mais lucides, c'est-à-dire pas simple­ment disposés à nous regarder avec des lunettes, non pas méprisantes mais capables de voir tout le négatif qui est en nous, mais lucides c'est-à-dire à nous situer en vérité dans ce qui est le vrai rapport entre la créa­ture et Dieu, surtout entre cette créature pécheresse que nous sommes tous et Dieu. Que ce carême soit don pour nous le temps de cette découverte, car c'est d'abord une découverte, et ensuite le début de cette relation vraie, transformée avec Dieu.

 

AMEN

 

 

 
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