AU FIL DES HOMELIES

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JUSTIFICATION ET PRIÈRE

Dn 9, 3-6+15-19 ; Lc 18, 9-14

(29 février 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Saint Martin du Canigou : moines 

I

l est assez remarquable que, pour nous parler de l'attitude du juste, de celui qui est justifié, Jésus prenne l'exemple de la prière. En effet, quand on parle de justification on veut parler de cette transformation intérieure par laquelle l'homme est radicalement changé et entre dans une nouvelle relation d'amitié redécouverte, renouvelée avec son Dieu. La justification est une œuvre de Dieu. C'est quelque chose que Dieu fait, accomplit.

       Or ici, on parle de prière. C'est vrai que la plupart du temps, nous distinguons le registre des œuvres, "des bonnes œuvres" ce qui est la traduction classique de la justification, et d'autre part l'activité de contemplation, de méditation, de prière qui, elle à la limite, n'est pas de l'ordre de l'œuvre mais plutôt du commentaire, du plaisir qu'on prend à être en présence de Dieu, mais pas tellement du registre de l'activité, à tel point qu'on oppose souvent la vie active et la vie contemplative.

       Précisément, pour montrer comment Dieu justifie, Jésus prend exprès l'exemple de la prière, c'est-à-dire là où l'on ne fait rien. Pourquoi ? Parce que la prière est le lieu par excellence où Dieu fait quelque chose. Et c'est sans doute pour cela que, en carême, nous sommes appelés à réfléchir sur le mystère de la prière. C'est le mystère par lequel nous sommes réduits à constater que nous, nous ne faisons vraiment pas grand-chose, mais que c'est Dieu qui fait.

       C'est précisément pour cela que la prière est si importante. Elle n'est pas le discours que nous tenons à Dieu ; elle n'est pas le stock de pieuses pensées que nous nous entretenons à nous-mêmes pour nous faire une sorte de confort bien agréable, à l'intérieur duquel nous trouverions une sorte de jouissance supérieure, parce que spirituelle. Mais la prière est fondamentalement et radicalement l'acte par lequel Dieu nous justifie, c'est-à-dire fait l'œuvre de la conversion, de la justification, de la redécouverte de l'amitié avec Lui, en nous.

       Et c'est la raison pour laquelle le pharisien ne peut pas être justifié. Mettons-nous deux minutes à la place de Dieu. Quand Il entend la prière du pharisien : "Moi je ne suis pas comme les autres, je suis parfait!" Dieu a envie de lui répondre : "Mon pauvre vieux, qu'est-ce que je peux pour toi ? Je ne peux absolument rien pour toi. Tu es si bien ! Tu es si content de toi ! Qu'est-ce que tu veux que je t'apporte? Comment veux-tu que la prière soit pour toi le lieu où je te transforme le cœur ? Ce n'est pas possible ! C'est fermé à double tour !" Et c'est pour cela que le pharisien ne peut pas être justifié, puisque, de toute façon, il ne demande rien, il n'a besoin de rien, et même il verrouille toute possibilité de changer puisqu'il considère qu'il a atteint le degré de perfection auquel il devait parvenir pour être en paix avec Dieu. Il s'est justifié. Il s'est bâti son personnage. Il s'est bâti sa maison. Dieu ne peut plus rien bâtir en lui. C'est sans issue.

       A l'opposé, le publicain est un véritable terrain en friche. Il n'a plus rien, il le sait, et sa prière c'est tout simplement : "Dieu, prends pitié de moi !" ce qui veut dire : "Dans cette affaire, je crois qu'il n'y a que toi qui peux me sauver !'' Et c'est cela la prière du publicain. Il a découvert vraiment l'essence de la prière. Il a compris vraiment ce que veut dire prier, se mettre devant Dieu et dire : "Pour l'édifice qu'il y a à construire, il n'y a que Toi seul qui est compétent et habilité à le faire. Par conséquent, vas-y ! Il n'est pas dit que je répondrai au quart de tour à toutes les initiatives et à toutes les suggestions, mais au moins le terrain est à toi!" Il y a une ouverture.

       Je crois que c'est cela le mystère même de notre conversion et de notre prière, de notre justification, de la transformation de notre cœur. Que la prière soit, comme telle, le lieu même où Dieu nous transforme le cœur, où Dieu agisse, où Dieu fasse quelque chose pour nous, quelque chose qui est l'œuvre même de son amour. Que nous devenions ainsi, par Dieu Lui-même et non pas par l'espèce de bricolage permanent que nous essayons de faire, que nous devenions, par l'œuvre de Dieu Lui-même, ses amis.

       En recevant cette eucharistie, vivons cette prière, non pas comme notre propre œuvre mais comme l'œuvre de Dieu en nous.

       AMEN


 

 
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