AU FIL DES HOMELIES

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UNE THÉOLOGIE DE LA PRIÈRE

Dn 9, 3-6+15-19 ; Luc 9, 28 b-36

Lundi de la deuxième semaine de carême – C

(12 mars 2001)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

J

e ne sais pas si cela fait partie de l'humour de la liturgie, un humour bien involontaire et bien inconscient que de nous faire lire ce texte au lendemain du premier tour des élection municipales : "Quiconque s'élève sera abaissé, et quiconque s'abaisse sera élevé", mais enfin, il faut avouer que la parole évangélique donne à penser non seulement dans la sphère du spirituel, mais aussi de temps en temps dans la sphère du temporel. Dont acte !

Ce dont je voudrais vous parler, c'est du fait plus simple et plus essentiel de la manière dont cette petite parabole est exposée. La plupart du temps nous la lisons comme un récit linéaire : il y a les deux per­sonnes qui montent au Temple, le pharisien et le pu­blicain, puis ils prient, et enfin on considère que c'est normal qu'il y en a un qui ait été exaucé et l'autre non. Or, vous aurez remarqué, la parabole, ce qu'on appelle le "mashal" en hébreu, la petite histoire, s'arrête sim­plement à la fin de la prière du publicain : "le publi­cain se tenait à distance, n'osait même pas lever les yeux au ciel, mais il se frappait la poitrine en disant : "Mon Dieu aie pitié du pécheur que je suis". C'est là que s'arrête la parabole. On voit l'acte d'aller au Tem­ple et la prière des deux hommes, et c'est après cela, et un peu hors texte que Jésus ajoute :"Je vous le dis". On passe d'un plan à un autre : il y a le récit, la para­bole, l'histoire comme on dirait aujourd'hui, et puis, tout d'un coup il y a le commentaire du récit, et celui-ci est introduit précisément par la parole de Jésus : "Moi, je vous dis". Ce qui est intéressant dans la ma­nière dont cette parabole nous est racontée, et nous ne le voyons pas assez, c'est qu'il y a deux plans : celui du récit, de l'histoire, du visible, de ces deux hommes qui montent au Temple, et ensuite il y a le plan du "Moi je vous dis", c'est-à-dire l'intervention du regard de Jésus Lui-même à l'intérieur des deux prières.

Au fond, cet évangile nous montre ce qu'est le problème de l'intercession, de la prière. Ce n'est pas simplement que les deux hommes vont se présenter devant Dieu et à partir des prières vont obtenir ou ne pas obtenir ce qu'ils demandent, c'est qu'il y a les deux prières, et ensuite, il y a la rupture : "Moi je vous dis". Il y a l'intervention de Jésus qui agrée la prière du publicain et au contraire considère que la prière du pharisien, parce qu'elle est pleine de mépris, d'orgueil, comme il le dit au début, n'a pas lieu d'obtenir une justification. Non seulement Jésus nous apprend quel­que chose sur la manière dont il faut prier, mais sur la manière dont Lui écoute et exauce la prière.

Je trouve, surtout pendant le temps de carême, que cette réflexion peut nous induire à revoir un peu notre manière de considérer la théologie de la prière, surtout dans le monde moderne où nous sommes assoiffés de méthodes, de spirituel, de techniques, de pouvoir faire des progrès en matière d'appro­fondissement de vie intérieure, nous avons finalement une conception très empirique de la prière. Nous voulons savoir comment prier, nous de ce point de vue-là, déjà comme les apôtres le disaient à Jésus : "apprends-nous à prier, donne-nous la technique de la prière ?"

Dans cette parabole, et c'est peut-être la rai­son pour laquelle nous la lisons en la déformant, nous avons tendance à croire que Jésus nous donne la tech­nique de la prière : il faut faire des salamalecs, il faut rester au fond de l'église, ne jamais se regrouper à l'avant, parce que si on est trop proche du voisin, on ne sait jamais. Donc, on veut mesurer le "savoir-faire" de la prière, on veut "acquérir" ce savoir-faire de la prière, et en réalité, tout le problème de la prière ne se situe pas de ce côté-là. Il est dans la manière dont Jésus dit : "l'un descend chez lui justifié, l'autre, non !" Le cœur même de la prière, c'est la manière dont Dieu agrée, accueille la prière, et comme Dieu dis­cerne, c'est Lui qui ultimement discerne la vérité de la prière. Tellement de fois, nous avons envie de faire des vraies prières, nous croyons que nous sommes maîtres de la prière, nous croyons que nous sommes les techniciens de la prière, ce n'est pas vrai. Ce n'est pas nous qui maîtrisons l'être même de la prière, ce n'est pas nous qui nous maîtrisons comme priants, nous ne sommes pas des bouddhistes, nous ne som­mes pas des maîtres de la méditation transcendantale, ce n'est pas vrai. C'est le Christ qui discerne la vérité de la prière, et Il le dit là avec une prétention incroya­ble, car c'est lui qui dit : "Moi, je vous dis ! Il y en a un qui est justifié et l'autre pas !" Je suis le seul à pouvoir dire : là il y a vérité de la prière et là il n'y a pas vérité de la prière, il y a mensonge, il y a histoire qu'on se raconte.

C'est bien cela notre problème, accepter que nous puissions prier de telle sorte que nous acceptions sur nous et sur notre prière le jugement du Christ. Pas notre jugement, pas du envoyé sous cellophane, asep­tisé, tout fait, tout prêt, mais accepter que cette prière soit simplement la vérité de nous-mêmes comme le Christ la bâtit et la construit en nous.

 

 

AMEN

 

 
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