AU FIL DES HOMELIES

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LA ONZIÈME HEURE

Is 1, 11-18 ; Mt 20, 16-13-19

Mardi de la deuxième semaine de carême

(21 février 1989)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

L

orsqu'on commentait cet évangile, il y a quelques années, on pouvait dire en introduction qu'il n'était pas conforme à la mentalité syndicale française puisqu'il n'y avait pas de justice dans la rétribution du salaire. Depuis les dernières grèves, il faut dire, au contraire que cet évangile est tout à fait du goût des syndicats français puisque, même si pendant trois mois, ils ont empoisonné une bonne partie de la population française, les grévistes ont été rémunérés. C'est dire que les gouvernements actuels sont parvenus au même niveau de générosité que Dieu Lui-même, ce dont on peut se féliciter.

Toujours est-il que, même si les bases de la justice humaine changent de temps en temps, le problème reste vif en ce qui concerne notre salut. Pourquoi, au fond, le "Maître de la Vigne" est-il apparemment injuste lorsqu'il rétribue les ouvriers de la dernière heure comme ceux de la première heure ? Il est vrai que c'est une difficulté. Car d'une part, si Dieu est Dieu et si l'homme est celui que Dieu veut combler de son amour, normalement, plus l'homme essaie de répondre à cet amour, plus il devrait recevoir. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle régulièrement, on nous exhorte à faire de mieux en mieux, non pas simplement pour maintenir un certain "ordre moral" dans la société et pour que les chrétiens soient le flambeau de la vertu au milieu de leurs frères, mais parce que réellement, nous croyons que tout ce qui n'est pas fait pour le Royaume et pour la Gloire de Dieu est perdu.

C'est vrai que tout le bien que nous n'aurons pas fait, nous l'avons gâché. Donc d'une certaine manière, le regard de l'ouvrier de la première heure est parfaitement logique, et on pourrait toujours dire qu'il y a les ajustements d'une parabole et qu'on ne peut pas  interpréter tous les détails de la même façon avec la même valeur. De toute façon, il faut se réjouir que, dans l'éternité, chacun d'entre nous ne sera pas uniformisé comme les pièces de monnaie qui sortent de la machine à faire des sous. Même si c'est le même salaire et le même denier, les effigies du prince seront différentes pour chacun. La marque de l'image du Fils de Dieu en nous sera particulière chaque fois. La résurrection ne mettra pas tout le monde dans le même uniforme pour défiler au pas cadencé. Cela dit, nous aurons tous le denier de la résurrection. Pourquoi cela ?

L'erreur de l'ouvrier de la première heure qui réclame est qu'il a conçu sa vie uniquement sur le système de ce monde, où nous ne pouvons réaliser quelque chose qu'à la mesure de nos possibilités. Si nous travaillons beaucoup et bien, si nous avons beaucoup de talents, si nous faisons plus de choses que ceux qui travaillent mal et peu ou qui ont peu de talents, cela fait partie de "l'ordre de la nature" qui régule tous les rapports sociaux ou économique de nos sociétés. Cependant cet homme a oublié que lorsqu'il entrait dans la vigne, cette vigne était celle de Dieu. La rentabilité de l'homme n'était donc plus seulement fonction de ses efforts, de ses capacités ou de ses mérites, mais fonction du don de Dieu.

Au lieu de mesurer chacun à partir de ses capacités personnelles, Dieu qui est la source de toute vie de tout agir et de toute fécondité, est capable de démultiplier infiniment la valeur et le fruit de nos efforts. Si bien que même si, comme le bon larron, on n'a travaillé que quelques minutes dans la vigne du Seigneur, à partir du moment où le cœur s'est tourné et où la grâce a touché ce cœur, le fruit donné dans cette conversion et qui est l'œuvre de Dieu est sans proportion aucune avec le petit bout de temps que l'ouvrier a passé dans la vigne.

Ce que l'ouvrier de la première heure a oublié c'est que, mystérieusement, il n'était pas seul avec les initiatives de sa volonté et de son intelligence à travailler dans la vigne de Dieu, mais que le travail qui s'accomplissait en lui et par lui, c'était l'œuvre de Dieu lui-même. Au fond cet homme a commis une redoutable injustice, car non seulement il a été jaloux du denier de l'autre, mais il a méconnu la valeur du denier qu'il avait reçu. Il s'est complètement trompé dans son arithmétique. Il a méconnu le visage de ressuscité de son frère, mais il a méconnu aussi par jalousie, le salaire de résurrection qu'il avait reçu. Il s'est donc trompé totalement et sur lui-même et sur son frère ouvrier de la onzième heure et c'est la tentation qui nous guette constamment. Chacun d'entre nous est miné de l'intérieur par un ouvrier de la première heure qui se donne tellement de mal qu'il ne voit plus l'œuvre de Dieu. Et c'est cela, la plupart du temps, notre grand péché.

Nous faisons tellement attention à ce que nous avons fait, aux efforts que nous avons déployés, à l'application que nous avons manifestée, que nous oublions purement et simplement que Dieu était là à travailler par nos mains. Je crois qu'une des grandes surprises, en arrivant là-haut, à la douzième heure pour la distribution de résurrection, sera de nous dire : "Tiens, c'était Lui qui travaillait dans mon cœur et je ne m'en étais même pas aperçu !" C'est le péché constant qui nous guette, ce n'est même pas la jalousie vis-à-vis des autres qui est insupportable mais qui n'est rien par rapport à cette jalousie vis-à-vis de soi-même qui fait qu'on oublie la source véritable de l'activité de Dieu. Cette jalousie-là, c'est une prison, c'est du béton. Laissons la miséricorde de Dieu venir nous donner, par tous les sacrements, ce denier de la résurrection et que, au lieu de mesurer notre activité à celle des autres, nous n'ayons de regard que pour l'œuvre de Dieu.

AMEN

 

 

 
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