AU FIL DES HOMELIES

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OUVRIERS DE LA DERNIÈRE HEURE

Is 1, 11-18 ; Mt 20, 1-16

Mardi de la deuxième semaine de Carême – A

(20 mars 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

V

 

ous connaissez l'admirable commentaire de Saint Jean Chrysostome sur cet évangile, commentaire que nous lisons chaque année, au début de la Vigile Pascale et que je vous rappelle : "Que celui qui a porté le poids du jeûne vienne maintenant recevoir le denier promis ! Que celui qui a travaillé depuis la première heure reçoive aujourd'hui son juste salaire ! Quelqu'un est-il venu à la troisième heure, qu'il célèbre cette fête dans l'action de grâces ! que celui qui est arrivé seulement à la sixième heure soit sans crainte : il ne sera pas frustré. S'il en est un qui a attendu jusqu'à la neuvième heure, qu'il s'approche sans hésitation. Et même s'il en est un qui a traîné jusqu'à la onzième heure, qu'il n'ait pas peur d'être en retard ! Car le Seigneur est généreux : il reçoit le dernier aussi bien que le premier ; Il accorde son repos à celui qui s'est mis au travail en fin de journée comme à celui qui a peiné tout le jour. Au dernier il fait grâce, et il comble le premier ; à celui-ci Il donne, à celui-là il fait miséricorde. Il reçoit le travail et Il accueille avec amour le désir de bien faire. Il reconnaît le prix de l'action, mais Il connaît la vérité de l'intention. Aussi bien, entrez tous dans la joie de votre Seigneur ! Et les premiers, et les seconds, soyez comblés ! Riches et pauvres, communiez dans la joie. Avez-vous été généreux ou paresseux ? Célébrez ce jour ! Vous qui avez jeûné et vous qui n'avez pas jeûné, aujourd'hui, réjouissez-vous ! "

Frères et sœurs, par cette parabole, le Seigneur veut traiter de la non-pertinence de la quantité en matière d'amour et en matière de foi. La quantification, que ce soit celle de l'intensité, que ce soit celle du temps passé, que ce soit celle des efforts, n'a rien à voir avec l'amour, car l'amour est d'ordre qualitatif. On ne peut pas dire que l'on a fait plus qu'un autre, que l'on a fait mieux qu'un autre si l'on veut juger selon l'évangile et selon l'amour. Aussi bien n'y a-t-il pas une voie qui soit supérieure, une voie qui soit meilleure qu'une autre.

Parlant du mariage chrétien à une assemblée de chrétiens, certains d'entre eux, par générosité, semblaient se sentir gênés qu'une grâce aussi extraordinaire que celle de l'identification de l'amour humain avec la charité théologale, la charité divine, soit réservée seulement aux baptisés et seulement aux baptisés qui ouvrent leur cœur à la plénitude de ce mystère. Ils semblaient gênés que des non-chrétiens ou des gens même incroyants mais généreux dans leur cœur, ne soient pas admis à cette grâce. J'essayais de leur dire que ce qui les amenait à cette gêne, à ce malaise, c'est qu'ils croyaient qu'il fallait quantifier les grâces et que la splendeur et la grandeur du mariage chrétien, ils la traduisaient immédiatement en supériorité par rapport à la grâce que recevaient ceux qui n'étaient pas chrétiens, ceux qui marchaient selon d'autres chemins plus complexes, peut-être, plus obscurs, mais qui étaient aussi, sans doute, remplis de la présence de Dieu si ces non-chrétiens, ces non-croyants, étaient droits dans leur cœur et recherchaient véritablement la justice et la vérité avec les moyens qui étaient les leurs, sur la route qui était la leur.

Je crois que c'est une erreur que nous commettons souvent d'essayer d'établir un palmarès, d'essayer d'établir des priorités et de distribuer des prix comme si un tel méritait plus que tel autre. En réalité, ce que le Seigneur veut nous apprendre ici, c'est que celui qui a travaillé dès la première heure du jour, c'est-à-dire celui qui, toujours s'est efforcé d'ouvrir son cœur à la présence de Dieu, à la grâce de Dieu, celui qui a eu la chance de connaître le Seigneur, d'entendre l'appel du Seigneur dés la première heure de sa vie, celui-là sera comblé par le Seigneur de cette plénitude que le dernier manifeste. Mais celui qui, pour des raisons indépendantes de sa volonté ou dépendantes de sa volonté, car le pécheur aussi est appelé, et si le pécheur se convertit, lui aussi sera sauve, c'est-à-dire sera comblé, voire celui qui, comme le bon larron aura attendu jusqu'à l'extrême limite de sa vie, sa dernière heure pour répondre à l'appel du Seigneur, pour entendre cet appel et lui ouvrir son cœur, celui-là aussi sera comble, et comble de l'amour du Seigneur dans la même plénitude, parce qu'il n'y a pas de mesure à l'amour comme le dit saint Bernard : "La mesure de l'amour, c'est d'être sans mesure".

L'amour du Seigneur pour le pécheur qui se convertit à la onzième heure est un amour incommensurable, sans commune mesure avec tout autre amour, de même que l'amour du Seigneur pour celui qui dès son enfance a marché dans la justice et s'est efforcé de s'y tenir toujours, est un amour sans commune mesure, incommensurable à tout autre amour. Car chaque amour est unique et le Seigneur établit avec chacun d'entre nous une relation unique et une relation qui ne se compare avec aucune autre. C'est pourquoi nous ne devons jamais regarder nos frères en essayant de mesurer leur situation par rapport à la nôtre, d'établir des comparaisons qui, toujours, tournent autour d'une certaine quantification parfaitement en dehors du sujet, quand il s'agit de la relation avec Dieu. Chacun de nous est aimé comme unique au monde. Chacun de nous est unique aux yeux de Dieu. Et si nous répondons à l'appel de Dieu qui nous atteint par des chemins chaque fois différents et incompréhensibles pour les autres, et souvent d'ailleurs pour nous-mêmes, si nous essayons de correspondre à cet appel, et si, un jour ou l'autre, à une heure ou à une autre, nous sommes émerveillés, éblouis, illuminés, remplis par cet appel du Seigneur, alors son amour nous comble, nous comble jusqu'aux limites de ce que Dieu a voulu donner pour nous, c'est-à-dire des limites qui n'ont pas de limites. Et cet amour sera aussi beau, plus beau que l'amour que recevront les autres et eux-mêmes recevront amour aussi beau, plus beau que celui que nous recevrons car l'amour que l'on reçoit est toujours plus beau que tout autre amour parce qu'il est unique et incomparable.

C'est dans cet esprit que nous devons vivre ce carême. Il ne s'agit pas de performances, il ne s'agit pas de réussir quelque chose. Il s'agit d'entendre, d'écouter l'appel de Dieu, de nous laisser envahir par cet appel, de nous laisser remplir par cet amour qui veut nous combler et de nous réjouir, dans une joie sans fin, de ce que chacun de nos frères, aussi, est appelé, que chacun de nos frères, aussi, est comblé, même si le chemin sur lequel il est appelé et il est comblé diffère du nôtre, voire est difficilement compréhensible à nos yeux, car chacun a son appel et chacun a sa grâce, et toutes ces grâces sont plus belles les unes que les autres et nous devons nous réjouir et rendre grâces pour la multiplicité et l'infinité de diversité de ces grâces.

 

AMEN

 
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