AU FIL DES HOMELIES

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PRIÈRE DU PHARISIEN, PRIÈRE DU PUBLICAIN

Dn 9, 3-6+15-19 ; Lc 18, 9 - 14

Mardi de la deuxième semaine de carême – C

(21 février 1989)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

a prière du pharisien est parfaitement édi­fiante. Elle est absolument irréprochable Cet homme rend grâces, il a le sens du remercie­ment, il a le sens de tout ce qu'il est et il a envie d'en parler dans sa prière. Apparemment, tout se passe comme si l'on avait affaire à un être non seulement dévot mais à une dévotion éclairée. Il rend grâces. C'est la forme la plus grande et la plus élevée de la prière. Pourtant Jésus est extrêmement sévère pour la prière du pharisien. A tel point qu'Il ajoute : "L'un descendit justifié, l'autre non !" Autrement dit, il y a quelque chose, dans la prière du pharisien, qui ne "marche pas". Ce n'est même pas la comparaison qu'il établit : "Je ne suis pas comme ce publicain", car c'est la vérité. On ne peut même pas dire que, à ce niveau-la, le pharisien se raconte des mensonges. C'est vrai qu'il jeûne et qu'il paie la dîme, tandis que le publicain se remplit les poches avec les impôts des autres.

La faille de la prière du pharisien n'est pas là. Elle est plus radicale que cela. C'est le fait que, même s'il est très dévot, très conscient de sa relation à Dieu, et même conscient d'une certaine supériorité spirituelle qu'on pourrait difficilement lui contester, la relation même qu'il a avec Dieu a été faussée parce qu'il s'est approprié pour lui-même le don de Dieu.

Il y a là quelque chose d'extrêmement im­portant pour notre vie avec Dieu. Le don de Dieu lui-même est inaliénable. Quand Dieu donne, c'est sûr qu'Il donne, et son don est tellement grand qu'il nous constitue dans ce que nous sommes, mais malheur à nous si, d'une manière ou d'une autre, nous traitons ce don comme s'il était notre propriété personnelle et objet de la gestion de notre propre volonté, comme s'il était notre bien à nous.

En réalité, le don de Dieu est inaliénable parce que c'est la seule manière dont Dieu peut nous conduire à Lui. C'est dans la mesure où nous reconnaissons que tout ce que nous sommes est don de Dieu, que nous pouvons, effectivement, être tournés vers Lui.

Dès que nous considérons le don de Dieu comme notre propriété personnelle, nous coupons l'élan et le courant qui traverse ce don pour le ramener à nous. Quand Dieu nous donne quelque chose, ce n'est pas simplement pour améliorer les performances spirituelles de ce que nous sommes.

Et la plupart des illusions de la vie spirituelle viennent de là. C'est ce que l'on exprime quand on dit "Je n'avance pas !" En réalité, c'est exactement l'illu­sion que les dons de Dieu sont faits pour nous amélio­rer, parce qu'alors, au lieu de voir le don comme ve­nant de Dieu, nous le voyons comme ce que nous pouvons récupérer pour nous hausser dans les degrés de la vertu, de la connaissance de Dieu ou de l'amour de Dieu. Au moment même où nous récupérons les choses, nous les immobilisons.

Il n'y a rien de pire, dans la vie spirituelle, que cette espèce de paralysie permanente du don de Dieu par le désir de nous l'approprier. Pour que le don de Dieu reste mobile, je dirais presque agile, et efficace, il faut qu'il reste sous la mouvance de ce don qui nous est fait pour nous dépasser et pour nous conduire à Lui. Et la plupart du temps, la forme la plus courante de notre péché est simplement cette immobilisation et cette fossilisation de la grâce dans notre existence.

Évidemment, de ce point de vue-là, la prière du publicain a quelque chose d'extrêmement beau. Quand il dit : "Prends pitié du pécheur que je suis !", c'est sûr que, du point de vue de la perfection hu­maine, de la vie théologale et spirituelle, il est bien en-dessous. Mais il laisse à Dieu la possibilité que l'acte de miséricorde, le pardon de Dieu vienne en lui comme un élément qui va enfin tourner son cœur vers Dieu. Dans la supplication de pardon, le publicain dit au fond : Fais de moi ce que Tu voudras. Que ton pardon me régénère, j'essaierai de ne pas mettre d'obstacle. Et même si j'en mets, j'essaierai de toute façon de reconnaître que le don vient de Toi et que ce que je puis être ne peut venir que de ce mouvement que Tu imprimes à mon être.

Vous le comprenez, le problème de notre re­lation à Dieu n'est pas simplement celui de réaliser une sorte de perfection. Cette manière de procéder, qui peut parfois être utilisée pédagogiquement comme un encouragement, ne touche pas le fond du pro­blème.

Le fond du problème c'est de croire en vérité que seul le don de Dieu peut nous conduire à Dieu, que la grâce est un mouvement, un élan qui s'empare de notre être et que, à aucun moment, nous ne devons freiner ce mouvement, mais au contraire nous laisser emporter par lui. Que notre regard s'ouvre sur cette vérité-là. Nous en avons terriblement besoin. Plus nous avons de moyens dans la vie chrétienne, offices, formation, plus nous risquons de tomber dans le pan­neau, de récupérer toutes ces richesses pour une pro­gressive amélioration de nous-mêmes et cela peut devenir un carcan qui au lieu de nous ouvrir à la pré­sence de Dieu risque de fermer notre cœur. La seule chose à faire est de retrouver la simplicité du publi­cain : "Prends pitié !" Exerce ta miséricorde sur moi, c'est elle seule qui peut percer en moi cet abcès d'or­gueil qui menace de défigurer en moi le don de grâce que Tu m'as fait.

 

AMEN

 

 

 
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