AU FIL DES HOMELIES

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LES OUVRIERS DE LA VIGNE

Is 1, 11-18 ; Mt 20, 1-16

Mardi de la deuxième semaine de carême – A

(13 mars 1990)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

L

es ouvriers de la première heure n'ont pas été privés du salaire. Ils n'ont pas reçu moins que ceux de la onzième heure. Dieu ne leur repro­che pas d'avoir travaillé tout le jour, d'avoir été appe­lés dés l'aurore de leur vie. Dieu ne reproche pas aux familles chrétiennes d'être converties "à la nais­sance", d'avoir reçu la Parole de Dieu en même temps que la lumière du jour. Dieu ne nous reproche pas d'être croyants, pratiquants. Dieu ne nous reproche pas d'être ici dans cette et d'y venir chaque jour. Nous avons, nous aussi droit au paradis, à l'amour de Dieu. Plus exactement, nous n'y avons pas droit, mais nous le recevons également. Nous le recevrons aussi bien que les pécheurs, aussi bien que ceux qui se sont convertis tard ou, à nos yeux, de façon insuffisante, pas tout à fait convaincante. Nous recevrons comme eux l'amour de Dieu et le paradis.

Seulement cet amour de Dieu, nous ne le re­cevons pas parce que nous sommes venus à la messe, parce que nous sommes chrétiens de naissance, parce que nous sommes pratiquants, vertueux. Nous rece­vrons le Royaume de Dieu parce que Dieu nous aime et parce que son amour gratuit donne à tous ceux qui veulent bien le recevoir le bonheur de l'aimer. Dieu nous aime, Il aime tous nos frères. Il aime chaque homme par son nom, personnellement, au plus pro­fond de son cœur, quelle que soit son histoire. Et quand cette histoire est compliquée, quand cette his­toire est difficile, quand cette histoire n'est pas tout à fait selon les normes idéales, Dieu aime autant celui qui vit cette histoire compliquée que celui qui a la chance de vivre une histoire normale. Seulement cette histoire normale n'est pas un droit à l'amour de Dieu parce qu'Il n'y a pas de droit à l'amour de Dieu. L'amour est une chose essentiellement, fondamenta­lement gratuite. C'est vrai aussi de tout amour hu­main. Aimer quelqu'un c'est toujours une merveille inattendue, inespérée, mais jamais un dû. Personne ne peut dire, à l'égard de qui que ce soit : "J'ai droit à son amour !" On n'a jamais droit à l'amour de quel­qu'un parce que l'amour ne peut pas avoir de cause, ne peut pas avoir de but. L'amour c'est le jaillissement de l'essentiel qui ne peut donc se subordonner à rien d'autre. L'amour c'est le don par excellence et ce don ne peut pas être motivé. Rien ne peut motiver l'amour. Dans le Cantique des cantiques, il est dit : "Qui offri­rait toutes les richesses de sa maison pour acheter l'amour ne recueillerait que mépris !" Quand bien même vous donneriez tous les royaumes de la terre pour un geste d'amour, si vous croyez avoir payé la valeur de ce geste d'amour c'est que vous n'avez rien compris car l'amour est fondamentalement gratuit.

Etre aimé, déjà humainement, c'est une mer­veille qui devrait, à tout instant, nous éblouir, nous remplir de stupeur, d'action de grâces. Etre aimé c'est une chose à laquelle nous n'avons absolument pas droit parce que cela n'aurait pas de sens. Alors quand il s'agit de cet amour fondamental, radical qui est la source de tout autre amour, qui est à la source de toute vie, qui est à la source de tout don, cet amour de Dieu qui nous crée, qui nous façonne, qui nous fonde, qui nous fait exister, qui nous donne de respirer, qui nous donne de vivre, d'être, quand il s'agit de cet amour-là, alors si j'ose dire, il est encore plus gratuit parce que la disproportion est encore plus grande. Rien ne peut équivaloir cet amour de Dieu qui est infini et nous entoure de toute part. Il nous faut donc comprendre que cet amour est la merveille des merveilles et que se savoir aimé par Dieu doit tellement transformer notre cœur, doit tellement bouleverser notre vie que nous ne devrions même pas avoir idée que nous puissions le mériter. Cette idée ne devrait pas traverser notre es­prit. Il est incompréhensible que nous puissions nous dire : "J'ai fait ceci, donc Dieu me doit bien cela ! J'ai fait ce qu'il faut, je suis en règle, je reçois mon dû." Quels que soient nos mérites, nos vertus, nos efforts il n'y a pas de dû. Nos efforts, nos vertus, nos essais de transformer, d'améliorer ce qui est défectueux en nous, ce n'est pas pour avoir droit à l'amour de Dieu. C'est seulement pour essayer de répondre, tant bien que mal, à cet amour qui est premier, pour essayer de nous y ouvrir, d'en prendre conscience, car nous sommes gauches et maladroits. Pourtant nous es­sayons quand même, humblement, pauvrement, labo­rieusement de dire un mot de réponse à cet amour de Dieu. Mais de là à nous imaginer que cela nous donne droit à l'amour de Dieu, que cet amour de Dieu est notre salaire, il y a un abîme, un abîme d'absurdité dans notre cœur.

Alors devant nos frères qui, apparemment n'ont pas la même vie que nous, qui à notre jugement humain, nous semblent moins chrétiens, il est injuste de faire des comparaisons : "Quel drôle de type ! Quelle personne étrange". Nous risquons fort de nous tromper sur l'autre et sur nous-mêmes et ce qui est plus ennuyeux, nous nous trompons sur le mystère de Dieu. Il nous faut réformer radicalement ce regard que nous portons sans cesse sur les autres, car il man­que de vérité.

Ce jugement sur les autres n'est pas un man­que de charité mais un manque d'intelligence. Il ré­vèle que nous n'avons pas compris grand-chose ni au mystère de Dieu, ni au mystère de la vie, ni même à notre propre mystère. Que le Seigneur nous éclaire et nous fasse entrer dans la vérité, la nôtre et la sienne.

 

 

AMEN

 

 
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