AU FIL DES HOMELIES

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SE RECEVOIR DE DIEU

Is 1, 11-18 ; Mt 20, 1-16

Mardi de la deuxième semaine de carême – A

(9 mars 1993)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

T

ous ces hommes avaient la meilleure volonté du monde. Chacun selon sa situation soit avec enthousiasme pour les premiers, soit avec paresse pour les derniers, chacun a quand même fini par répondre à l'appel du propriétaire, heureux proba­blement de trouver quelque travail pour enrayer le chômage chronique de la situation. Toute la journée chacun s'est dit qu'il recevrait un salaire et probable­ment, dans son cœur, s'est réjoui ce qui lui a d'ailleurs permis de porter plus facilement le poids du jour et des sueurs. Mais voilà qu'à la fin de la journée, cha­cun passant devant le propriétaire, la situation est fortement compliquée. En regardant ce que le pro­priétaire donnait, voilà que leur bonheur d'avoir tra­vaillé malgré la fatigue s'est transformé en rancœur. En rancœur vis-à-vis du propriétaire, en rancœur vis-à-vis des autres et en rancune dans leur propre cœur. S'ils avaient su, peut-être, ils seraient restés chez eux.

C'est la parabole de notre vie quotidienne. Nous sommes tous des hommes de bonne volonté, prêts soit au début du jour, soit à la fin d'accueillir l'appel de Dieu, d'y répondre, d'essuyer quelques fati­gues. C'est vrai l'œuvre du Royaume, de conversion n'est pas forcément de tout repos. Chacun a dans le cœur ce pressentiment de joie d'avoir un jour, et peut-être même chaque soir, le salaire d'avoir travaillé, comme on dit, "aux œuvres de Dieu". Et puis, comme pour la parabole, lorsqu'il nous arrive de regarder autour de nous, de nous regarder les uns les autres, voilà que, du don gratuit que nous avons reçu de Dieu, nous en faisons un système de mesure, une oc­casion de calcul, une opération de quantité, plus, moins, plus d'heures de travail, plus de fatigue, plus de jeûne, de prière, plus d'offices, et les autres beau­coup moins. Qu'est-ce que c'est cette vie chrétienne où nous sommes traités de façon injuste ?

Vous remarquez bien que là se situe un des grands problèmes de notre conversion. Au fond, quand il faut traiter avec Dieu, ça va à peu près. On s'arrange toujours et nous savons bien que Dieu est tellement miséricordieux qu'il nous donnera notre salaire en fin de journée, quel que soit le temps de travail, quel que soit l'effort de conversion, quels que soient nos défauts. Mais quand il s'agit de se réjouir ensemble du même salaire, quand il s'agit de se laisser recréer dans une relation humaine et fraternelle selon la gratuité du Royaume de Dieu et non plus des re­gards économiques, du calcul, à ce moment-là le don que nous recevons gratuitement de Dieu devient l'oc­casion de notre péché et entrent en nous ces senti­ments de jalousie, de rancœur, de rancune, de calcul. Et vous le savez bien, ce genre de choses est beau­coup plus épuisant que la chaleur du jour ou le travail professionnel ou apostolique.

Au fond, ce qu'il a manqué à ces hommes et qui nous manque si souvent, c'est qu'à la fin du jour, ils auraient dû dire ensemble : Nous avons tous tra­vaillé, nous avons tous gagné le même salaire, allons ensemble en dépenser une partie au restaurant et ré­jouissons-nous d'avoir ainsi travaillé, et invitons le maître et l'intendant qui, j'en suis sûr, auraient payé la note générale. C'est cela qui nous manque. C'est ce regard gratuit les uns avec les autres à cause de la gratuité du don de Dieu. C'est cette relations où il ne faut pas calculer, mesurer (d'abord parce que notre aune de mesure est totalement fausse, comme pour ceux de la parabole), vivre avec nos frères ce que nous et eux avons reçu de Dieu et qui est la même chose, qui est le salut, qui est le Christ, qui est l'uni­que salaire. Et cet unique salaire ne doit pas être l'oc­casion de notre péché, mais cela peut arriver, mais l'occasion de notre joie ensemble.

Cette gratuité dans le regard, dans la relation, est un des éléments significatifs un des éléments si­gnifiants de notre conversion. On reçoit gratuitement le Royaume de Dieu, il faut se recevoir gratuitement les uns les autres à cause de ce don unique du Royaume de Dieu. C'est une tâche, contrairement au don de Dieu qui est gratuit et nous est donné sans que nous n'ayons rien fait. La relation avec les autres dans la gratuité du Royaume c'est une tâche, c'est une œu­vre, c'est difficile, c'est chaque jour à reprendre, c'est chaque matin et chaque heure à retisser, cela peut être épuisant, on peut y laisser une certaine énergie de sa vie que nous serions peut-être plus disposés à dépen­ser pour autre chose.

Alors que cet appel du Christ dans cette para­bole non seulement nous touche chacun mais nous touche identiquement ensemble. Je termine par ces deux vers d'un poète contemporain qui expriment l'espérance de Dieu pour nous et son attente de donner corps à notre conversion : "Voici le plaisir entier et parfait C'est de voir en paix frères et voisins tous accordés pour se réjouir entre eux."

 

 

AMEN

 

 
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