AU FIL DES HOMELIES

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LA JALOUSIE

Is 1, 11-18 ; Mt 20, 1-16

Mardi de la deuxième semaine de carême – B

(1er mars 1994)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

F

rère Michel nous a expliqué hier que la véritable attitude du chrétien devant Dieu sur tout dans la prière était de regarder Dieu et non pas soi-même. Je crois qu'il y a là quelque chose de profondément vrai. A partir du moment où nous de­venons, pour nous-mêmes, centre d'intérêt, il n'y a plus de place ni pour les autres, ni évidemment pour Dieu. On peut, à la limite, satelliser les autres autour de soi, mais c'est très difficile de satelliser Dieu, sinon en entrant dans un mensonge épouvantable qu'on ap­pelle précisément la tartufferie c'est-à-dire se servir de Dieu, de la prière et de la religion comme d'un faire valoir de sa propre petite personne. C'est le pire égo­centrisme, le pire égoïsme qui puisse effectivement exister dans la foi chrétienne.

Cependant ce n'est qu'un premier chapitre de l'affaire. Le second c'est que s'il faut poser son regard sur autre chose que soi, il faut donc bien, de temps en temps, le poser sur les autres. Et là ce n'est pas beau­coup plus réjouissant car de même que de prier en se regardant soi-même gâche et pourrit la prière, il y a aussi un regard sur les autres qui pourrit tout, c'est la jalousie. Il n'y a rien de pire que la jalousie. La jalou­sie c'est en réalité un défaut, c’est pire qu'un défaut, c'est le fait de ne jamais arriver à voir quelqu'un d'au­tre autrement qu'à l'échelle de soi-même. C'est le fait que tout ce qui arrive aux autres est estimé comme une chose dont on est frustré parce que cela ne nous arrive pas à moi. C'est le fait de considérer que tout ce que les autres font de bien, ce n'est pas vraiment un bien parce que ce n'est pas moi qui le fais. C'est le fait d'une sorte d'omniprésence du moi qui anéantit tout ce qui arrive aux autres avec le désir de ne plus faire exister que soi. C'est pour cela que la jalousie est un sentiment qui rend toujours malheureux parce que tout ce qui est donné aux autres, on s'en ressent d'une manière tout à fait irrationnelle comme frustré. Le résultat d'ailleurs de la jalousie est généralement clair, c'est que non seulement on réussit à rendre les autres malheureux, mais finalement on arrive enfin à se rendre soi-même malheureux, parce qu'il n'y a rien de plus insupportable que le bonheur des autres lorsque ce bonheur est l'objet de jalousie, d'envie ou d'un regard mauvais, comme le dit la parabole.

La jalousie c'est précisément la perversion du bien. On a eu, dans notre vingtième siècle un exemple clair de la jalousie au plan des sociétés avec le mar­xisme. Le marxisme n'a eu comme seul moteur histo­rique que la jalousie, c'est-à-dire d'exciter les pauvres contre les riches en leur expliquant que, normalement, c'étaient eux qui devraient être les riches et les riches les pauvres. En vivant comme cela sur le ressenti­ment, on a réussi à créer la plus grande misère sociale du vingtième siècle qui est peut-être pire que la mi­sère du sous-prolétariat à la fin du dix-neuvième siè­cle avec la révolution industrielle. Au moins dans la révolution industrielle, on en avait enrichi quelques-uns et surtout je crois qu'on n'avait pas dénaturé les pauvres, tandis que le marxisme est arrivé non seule­ment à appauvrir les pauvres mais à les déshumaniser, à leur retirer la seule chose qui pouvait rester en eux d'humain, leur humanité. Il n'y a rien de pire que la jalousie comme destruction.

Bien entendu c'est toujours facile de dénoncer la jalousie au niveau des grandes idéologies, mais au plan personnel et au plan spirituel c'est pareil. Je di­rais que, d'une certaine manière, il n'y a pas d'autre péché que la jalousie car contrairement à ce qu'on pense la jalousie n'est pas l'envie du bien, la preuve c'est qu'on n'est même plus capable de le vouloir pour les autres, on ne le veut plus pour soi-même parce qu'on se rend tellement malheureux qu'on n'a d'idée du bien, mais c'est la corruption même du bien. C'est la corruption même du bien par ce moyen très simple qui est le regard sur le bien. C'est un regard qui dis­sout la qualité du bien par le caractère mauvais de ce regard. Et c'est pour cela que lorsque le maître de la vigne découvre la jalousie dans le cœur des premiers arrivés le matin à la vigne, il leur dit : "Va-t-en !" C'est bien la preuve que le maître n'est pas jaloux car Il n'a rien à voir avec cela.

Par définition Dieu est Celui qui ne peut pas être jaloux. A la limite Dieu pourrait connaître les autres péchés parce que c'est toujours un peu un désir du bien d'une certaine manière. Mais dans la jalousie il n'y a même pas de désir de bien. Il y a simplement le désir de détruire le bien que les autres ont ou ont fait et ça c'est atroce. Et c'est pour cela que Dieu dit : "Tu peux t'en aller, Je n'ai rien à voir avec toi !" Si tu vois les choses comme ça, tu ne peux vraiment pas comprendre ce que c’est que mon Royaume. Et donc la jalousie c'est le péché qui ferme fondamentalement le cœur à toute perception spirituelle. C'est l'étan­chéité absolue au bien. Il n'y a pas pire.

La débauche ce n'est déjà pas très "gratiné", mais au moins on désire encore quelque bien. L'ava­rice, aussi parce que ce ne sont pas des biens très re­luisants, c'est "le fric", mais au moins on en a envie. Il y a encore du bien potentiel, mais c'est encore du bien. Mais vraiment dans la jalousie il n'y en a aucun. Il n'y a que le désir de faire que l'univers autour de soi soit un désert pour qu'il n'y ait plus que soi qui existe, dans une jouissance imaginaire d'un bien qu'on ne peut plus avoir puisque précisément pour qu'il y ait bien il faut qu'il y ait communion avec quelqu'un.

Alors, en relisant cette parabole des vigne­rons, nous prierons pour que nous qui avons été ap­pelés à la première heure, nous n'ayons pas ce senti­ment horrible de la jalousie.

 

 

AMEN

 

 
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