AU FIL DES HOMELIES

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LE DROIT ET LE DON

Gn 27, 30-40

(22 février 2005)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Musée de Verdun : Bénédiction de Jacob

E

trange destinée de ce récit de la Genèse que nous lisons comme une sorte d'histoire des pères, une de ces vieilles histoires qu'on se racontait de génération en génération, sur la rivalité entre les deux frères Jacob et Esaü. En fait, sans doute à l'origine, le conflit de deux peuplades, les Édomites et les Judéens étaient voisins. Les Édomites habitaient l'actuel désert du Néguev, pour ceux qui connaissent, au sud de Beersheba. Ce fut sans doute pendant toute l'époque royale une sorte de guerre larvée entre les deux populations. Les Édomites on les caricaturait, on se moquait d'eux, on disait qu'ils étaient roux, c'était le nom du pays, Édom, la terre rouge, le pays rouge. Rien à voir avec l'exploitation moderne avec la révolution du prolétariat, c'était sans doute simplement parce que dans certains endroits du désert le sol extrêmement calcaire avait des reflets orangés, rouges. Ceux qui sont familiers du désert de Juda et du désert du Néguev connaissent cela.

Toujours est-il que ce qui est étrange, et ce thème revient à plusieurs reprises dans la Bible puisque le prophète Malachie lui-même l'a abordé, le problème, c'est toujours celui de savoir pourquoi Dieu au fond, a aimé Jacob. Pourquoi Jacob est-il l'objet de l'élection ? Pourquoi est-il l'objet d'un amour privilégié, alors que ses cousins qui lui ressemblent beaucoup, les Édomites, n'ont rien du tout et ils ont en partage uniquement le désert ? Le récit que nous lisons actuellement dans la Genèse est sans doute en grande partie justifié par la réponse à cette question. Parce que Jacob est choisi, parce qu'il a reçu la bénédiction divine à travers son père, parce qu'Ésaü n'est pas béni mais qu'il a préféré mener une vie complètement indépendante de chasseur dans le désert. C'est d'ailleurs ce qui explique la différence culinaire entre les deux plats qui sont présentés au vieil Isaac qui est complètement aveugle. Jacob présente un plat cuisiné, c'est vraiment un plat des troupeaux, de cultivateur, c'est donc ce plat qui va servir de lieu de manifestation de la bénédiction, tandis qu'Ésaü qui est parti à la chasse, qui s'est donné le mal d'aller chercher le gibier et qui prépare plutôt une cuisine de chasseur, des plats marinés avec des épices, des baies, le pauvre, il sera recalé à l'arrivée puisque c'est généralement plus facile pour les nomades en voie de sédentarisation de se nourrir du troupeau que les chasseurs qui sont sujets aux aléas des rencontres avec les animaux sauvages.

Ce sont des statuts différents, et c'est là que cela devient intéressant théologiquement, pour les anciens, pour la tradition juive, ce choix était déjà inexplicable. Pourquoi Dieu avait-il choisi Jacob et qu'il l'avait préféré à Ésaü, alors que selon toutes les données humanes, Ésaü était plus costaud, il avait la primogéniture, ils étaient jumeaux, et c'était donc d'autant plus choquant de choisir l'un plutôt que l'autre, l'un au détriment de l'autre, et donc, tout le récit s'acharne à montrer comment à la fois, Dieu veut vraiment choisir Jacob, en en même temps, comment Ésaü fait toutes les bêtises qu'il faut pour effectivement être exclus de la bénédiction.

Le scandale reste : pourquoi l'élection ? Et ce qui est intéressant dans ce récit, c'est que c'est la première fois qu'Israël se pose vraiment la question : pourquoi est-on choisi ? Dans le cas d'Abraham, cela passe encore, il faut bien en choisir un dans le tas, et le faire partir, quitter la famille, etc … on est déjà dans la politique de l'élection. Ésaü est véritablement un descendant d'Abraham, donc il est déjà selon le fil du passage de la transmission de la bénédiction de génération en génération, et pourtant, il n'y a pas droit. Donc, pour Israël, c'est une véritable question : la question n'est pas simplement une sorte de stabilisation dans la succession des générations, puisque précisément il est mis sur la touche, donc, c'est autre chose, l'élection est vraiment une intention divine. Et une intention divine absolument mystérieuse, car en soi, Dieu aurait très bien pu passer par-dessus les bêtises que faisait Ésaü, pour négliger et mépriser son droit d'aînesse pour malgré tout le choisir et lui donner une partie de la bénédiction comme il en avait fait une autre partie pour Jacob.

Cela restera jusque dans l'Israël moderne le problème profond : pourquoi sommes-nous choisis, pourquoi sommes-nous élus ? Après, on peut en retirer toutes les conséquences qu'on veut, mais ce qu'on est obligé de reconnaître dès le départ, c'est que l'élection comme telle est le secret de Dieu. Donc, il n'y a aucune justification, ni humaine, ni sociale, ni d'aucun ordre, qui permette de comprendre ce choix de Dieu. C'est très difficile à accepter, et au moment où Paul, plusieurs siècles plus tard, va se demander pourquoi il y a aujourd'hui des païens qui deviennent chrétiens, il va retourner contre Israël la problématique de Jacob et Ésaü. Il va dire que la même chose qui s'est passée entre Jacob et Ésaü se passe actuellement entre les chrétiens issus du paganisme, et les juifs qui, normalement avaient droit à toutes les promesses, et qui, mystérieusement, sont traités comme Ésaü puisqu'ils ne répondent pas à l'appel de l'élection.

C'est dire que ce thème est redoutable. Qu'il s'agisse du fondement de l'ancienne Alliance, ou qu'il s'agisse du fondement de la Nouvelle Alliance, nous sommes toujours devant le même problème. Il y a à la base un vouloir divin, une élection, une destination de la bénédiction qui est ciblée, et qui ne justifie par rien de ce que nous pouvons observer dans la vie des hommes ou dans la vie des peuples. L'Église aujourd'hui, et elle n'en a pas toujours conscience, c'est exactement le même problème, les chrétiens aujourd'hui sont l'objet d'une bénédiction pour laquelle ils n'ont aucun titre de revendication. C'est cela qui va devenir le moteur radical et profond de toute la théologie de la grâce : si la grâce est donnée, elle est tellement un don que le récepteur lui-même ne peut en aucune manière, revendiquer ce don. C'est pour cela que chez les chrétiens, la grâce va devenir le thème central, cela va d'une certaine manière développer et approfondir le thème de l'élection tel que dans l'Ancien Testament, mais avec la même manière de buter contre l'incompréhensible de la volonté divine. C'est pour cette raison qu'à certains moments, on a même interprété cette tradition du choix de l'élection divine de façon absolument redoutable, ce qui est le jansénisme, c'est-à-dire le fait que Dieu a arbitrairement choisi Quand Dieu choisit, Il choisit les uns, et les autres, Il les damne ! On trouve cela chez Calvin, et aussi dans cette version un petit peu adaptée du calvinisme, dans le monde catholique qui aura donné le jansénisme. C'est-à-dire, à ce moment-là, on fait de l'élection, un motif de mourir de peur, parce que si Dieu choisit arbitrairement sans qu'on puisse le comprendre, curieusement, cela peut dans l'homme détourner l'attitude de confiance et de reconnaissance, dans une attitude de crainte servile et de peur et l'on ne s'en sort plus.

C'est donc toujours la corde raide. On est à la fois, dans la perspective d'un choix, d'une intention divine, d'une élection, d'une transmission de la bénédiction, pour laquelle nous ne sommes pour rien, et cependant nous ne pouvons pas tomber dans le panneau qui précisément a été celui du jansénisme et d'un certain calvinisme, le panneau qu'on a appelé le "prédestinationisme", qui dit que lorsque que Dieu crée, il crée les uns pour le bonheur pour la vie éternelle, et les autres pour le malheur et la damnation. En fait, à l'incompréhensible de l'élection divine, répond la foi et l'acceptation même du don, et non pas la crainte et cette espèce de désir incroyable de vouloir vérifier la validité du don. Dans le jansénisme, ce qui est le plus dramatique, c'est qu'on veut sans cesse s'assurer qu'effectivement, on est bien du côté des élus. En faisant cela, on est déjà en train de repasser de l'autre côté, du côté de la récupération et du côté de la justification du don par une autre manière.

Que la lecture de ce texte et toute sa postérité spirituelle nous aide nous-même d'abord à nous guérir ou à nous corriger de tous les défauts et de toutes les tendances jansénistes qui peuvent être en nous, et Dieu sait que c'est quelque chose de foisonnant et de difficile à éradiquer, et en même temps que cela nous remette véritablement devant cette gratuité absolue du don que Dieu nous a fait de son amour en son Fils.

 

AMEN


 

 

 

 

 
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