AU FIL DES HOMELIES

Photos

DIEU AIME, IL NE COMPTE PAS !

Is 1, 11-18 ; Mt 20, 1-16

Mardi de la deuxième semaine de carême – B

(14 mars 2006)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

C

e qui a été convenu". C’est une phrase d’aîné, c’est une phrase de la loi de l’aîné. J’ai toujours pensé qu’il devait en être ainsi : Caïn et Abel, le fils prodigue avec son frère aîné … c’est une longue histoire que celle de la jalousie, comme si d’ailleurs, elle était l’échec radical du Royaume de Dieu. Sentiment qui peut dormir pendant un certain temps, mais qui, quand il se réveille fait des ravages à tel point que celui qui l’éprouve se trouve exclu. Ceux qui avaient été embauchés à la première heure, de même que l’aîné Caïn, de même que le fils aîné : "j’étais avec toi depuis si longtemps, c’était convenu, mais tu aurais quand même pu ajouter quelque somme, quelque argent, quelque affection supplémentaire pour moi qui ai été fidèle et qui ai payé cher cette fidélité".

"Ce qui a été convenu". Il y a entre Dieu et l’homme, instinctivement, de la part de l’homme une sorte d’attente d’un certain contrat : en échange de, tu me dois ! Et Dieu ne sait pas compter, les comptables du Royaume des cieux ont tous été révoqués, il n’y a pas de comptable qui classe ses chiffres sur l’informatique. Non, il n’y a pas de compte, les chiffres s’emballent, les chiffres de l’amour de Dieu ne s’arrêtent pas, Dieu ajoute des zéros incessamment

On a bien l’impression que nous devons recevoir la vie, c’est ce qui a été convenu, c’est la parabole des talents, c’est le denier promis, mais nous devons le recevoir avec cette générosité d’être qui fait que nous ne sommes jamais, jamais ni en train de compter, ni propriétaire de ce qu’Il nous doit ou de ce que nous lui devons. Il y a une sorte d’improvisation permanente du Royaume des cieux qui fait que les choses sont valables pour tous les hommes, et cela, l’esprit humain s’y refuse radicalement, il ne comprend pas l’amour humain quand il n’est pas exclusif. C’est une des limites de notre perception psychologique de l’amour, c’est que nous pensons toujours que l’amour se compte, qu’il est orienté comme un compte en banque. Il y a une somme de ce que je peux donner et recevoir. Or, l’amour de Dieu ne compte pas de cette manière. Il nous faut faire un passage qui est une sorte de conversion, je le formule toujours ainsi, selon un paradoxe, car c’est un réel paradoxe : Dieu m’aime moi, personnellement, Jean-François, plus que tous les autres, et cela, chacun peut se le dire. Là, nous arrivons, en acceptant le paradoxe, à ce que ma psychologie me fasse comprendre l’intensité personnelle de l’amour de Dieu pour moi, et que chaque homme peut dire cet amour personnel. Il faut tenir un paradoxe pour ouvrir et force notre esprit qui toujours nous ramènera à une sorte de comptabilité interne. C’est le premier point.

Le second point, c’est que derrière cela, il y a le premier, car toute l’histoire du salut repose sur une histoire de jalousie. Le premier ange, c’est celui qui effectivement s’est cru le fils privilégié, l’ange préféré. Comme un aîné dans une famille, il vivait dans une sorte d’exaltation : tout pour Dieu, et Dieu pour moi et pas pour les autres. Et l’échec de ce Satan, de cet ange qui est à la fois une réalité et un emblème, c’est qu’il faut accepter ce partage. Et quand on accepte le partage de l’amour, l’amour s’enrichit. Quand on aime suffisamment quelqu’un et qu’on a dépassé le sentiment de jalousie qu’on pouvait avoir, on s’émerveillerait de la manière dont notre ami en aime un autre, parce qu’on découvrirait dans la manière dont un ami aime un autre, quelque chose de cet ami que nous ne connaissions pas, parce que nous ne pouvions pas le faire surgir, et qui enrichit l’ami. C’est une autre manière de découvrir que plus on partage l’amour, plus il se multiplie. Il y a une joie qui est plus spirituelle que psychologique, dans la capacité de découvrir que celui que nous aimons peut aimer encore différemment un autre. C’est une sorte d’enrichissement que nous découvrons et qui émerveille notre amitié propre, et notre amitié se nourrit indirectement de l’amour que l’ami éprouve pour un autre. Vous allez me dire que je suis en train d’encourager les relations adultères. Pas du tout ! Cet enrichissement, cette contagion, cette diffusion de l’amour permet à chaque amour d’être spécifique, d’être original, personnalisé.

Comme le disent les mères elles-mêmes au deuxième et au troisième enfant, d’avoir de la place pour un deuxième et un troisième enfant, et d’aimer également ce deuxième et ce troisième enfant, sans pour autant rien enlever au premier, il y a bien une sorte de découverte de cette mère, et je l’entends souvent lorsqu’elles sont enceintes du deuxième : mais avec tout l’amour que j’éprouve pour le premier enfant, comment vais-je aimer autant le second ? et tout naturellement, la place s’agrandit dans le cœur de la mère qui trouve une réponse à cette inquiétude.

Il en est ainsi pour l’amour de Dieu qui, et cela nous permet d’en découvrir un peu le mystère, qui s’enrichit à chaque fois qu’un homme répond à son amour, à sa miséricorde, à son appel. Et l’amour de Dieu qui a cette intensité éternelle que nous ne pouvons pas étreindre ni contempler en plénitude, mais nous pouvons l’approcher paradoxalement comme ça, par la manière dont nous pouvons chaque fois que Dieu aime un homme, et l’amour de Dieu et l’amour de l’homme se trouvent enrichis et se trouvent agrandis.

Que ce temps du carême nous permette à la fois de redécouvrir l’attention que Dieu nous porte, et en même temps, que cette attention est si belle puisqu’elle est pour tous les hommes sans exception.

 

AMEN

 

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public