AU FIL DES HOMELIES

L'IMPOSSIBLE MISSION DE JÉRÉMIE

Jr 20, 7-18

(2 mars 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

L

e passage du prophète Jérémie que nous avons entendu fait partie de ce que l'on appelle les "Confessions" car il se plaint au Seigneur de la mission qu'il a reçue et qui le met constamment en butte à la haine de ses concitoyens. En effet, au moment où Jérusalem était assiégée par Nabuchodonosor roi de Babylone, au moment où l'autonomie, l'indépendance de son pays s'effondrait, où les chaldéens étaient prêts à s'emparer de la ville, Jérémie a reçu de Dieu la mission de dire à ses frères : Il n'est pas nécessaire de combattre l'ennemi, de toute façon, vous ne l'emporterez pas, car c'est à cause de vos péchés que vous êtes dans cette situation, c'est à cause de vos péchés que vous êtes vaincus. Ce n'est pas une question d'armes, ce n'est pas une question de courage, ce n'est pas une question de rassembler vos forces pour vous opposer à l'agresseur. Vous avez abandonné le Seigneur, le Seigneur, Lui, vous abandonne. Il vaut mieux vous rendre à l'ennemi.

       C'est pourquoi Jérémie est apparu, et c'est compréhensible, aux yeux de tous ses concitoyens, du roi et des chefs des prêtres, des chefs d'armée comme un traître, comme quelqu'un qui enseigne l'abandon, qui enseigne la soumission à l'ennemi et qui désarme les bonnes volontés et le courage du peuple. C'est pourquoi Jérémie a été persécuté. Et cette persécution causée par la mission même que Dieu lui donnait a produit dans le cœur de Jérémie une profonde amertume. Voilà pourquoi il dit : "Je suis prétexte perpétuel à la moquerie. Chaque fois que j'ai à parler, je dois proclamer : violence, dévastation. La parole du Seigneur est pour moi source d'opprobre et de moquerie tout le jour". Et Jérémie est tenté de se détourner du Seigneur, il est tenté de refuser cette mission qui est vraiment trop dure et il en arrive jusqu'à maudire le jour de sa naissance. Son malheur est trop grand, son désespoir remplit son cœur. "Maudit soit le jour où je suis né ! Pourquoi le Seigneur a-t-il ouvert le sein de ma mère ? Pourquoi le sein de ma mère n'a-t-il pas été pour moi comme un tombeau ?" Il en arrive à préférer la mort, à préférer ne pas avoir existé plutôt que d'avoir à traîner après lui cette existence de douleur, d'opprobre, de persécution, de honte dont il n'est pas la cause.

       Mais la cause en est cette Parole de Dieu. Quand il cherche à se détourner de cette mission trop difficile, à abandonner cette fonction intolérable que Dieu lui donne, voici que la Parole de Dieu est en lui, dans son cœur, comme un feu dévorant. "Je m'étais dit : Je ne penserai plus à Lui je ne parlerai plus en son Nom. Mais c'était comme un feu enfermé dans mes os. Je m'épuisai à contenir cette Parole de Dieu. Je ne l'ai pas pu. Oui, Tu m'as séduit, Seigneur, Tu m'as maîtrisé, Tu as été le plus fort. Je me suis laissé séduire."

       Cette vocation si douloureuse, si difficile de Jérémie est une annonce de la mission de Jésus. Jésus, le Fils bien-aimé du Père, a été envoyé, Lui aussi pour être en butte à ses concitoyens. Ils n'ont pas cru qu'Il prêchait la collaboration avec l'ennemi mais les juifs ont cru qu'il prêchait la désobéissance à la Loi. Parce que le Christ les invitait à une loi plus profonde, une loi d'amour, ils ont cru que c'était contre la Loi de Moïse, contre le sabbat, contre les observances que Jésus parlait. C'est pourquoi ils l'ont persécuté, ils se sont moqués de Lui, ils l'ont rejeté. Et de même que les concitoyens de Jérémie l'ont descendu dans une citerne où il n'y avait pas d'eau mais de la boue, dans laquelle il a été englouti jusqu'à la hauteur des épaules et qui oppressait son corps, de la même manière Jésus a été condamné au supplice de la croix, au supplice de l'infamie, à la honte, à être mis au nombre des criminels.

       Je crois que de toute façon être chrétien cela se paie cher d'une manière ou d'une autre. Il n'est pas possible d'être disciple du Christ crucifié et de recevoir partout honneurs, louanges, compliments, félicitations ou d'être à la fine pointe de l'estime de nos concitoyens. Nous sommes les disciples du Christ si nous annonçons la Parole du Christ et cette parole est toujours un scandale pour les bien pensants, cette Parole est toujours une coupe de contradiction pour le monde, pour tous les plaisirs et les facilités qu'il recherche. Si nous annonçons la parole du Christ, inévitablement, nous serons regardés au moins avec moquerie, avec mépris, avec une certaine condescendance. Alors il faut que nous acceptions d'être en contradiction avec les valeurs du monde, il faut que nous acceptions de n'être pas toujours compris par ceux qui nous sont proches ou ceux qui nous entourent et que, d'une certaine manière nous souffrions sinon la persécution tout au moins une certaine incompréhension. Cela fait naturellement partie du lot de prophète, du lot du disciple, de l'apôtre, de celui qui parle au nom de Jésus. Et si nous voulons être les témoins du Christ cela ne peut que nous coûter et nous demander un renoncement à nous-même qui peut-être sera douloureux mais c'est cela qui, avec le Christ, nous permet de sauver le monde.

       AMEN


 

 
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