AU FIL DES HOMELIES

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OSER RETOURNER VERS LE PÈRE

Jr 31, 16-20 ; Lc 15, 11-32

Samedi de la deuxième semaine de carême – B

(9 mars 1985)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Ouvriras-tu ton coeur ?

C

 

ette parabole étant inépuisable puisqu'elle résume, à elle seule toute l'histoire de notre salut, je ne voudrais réfléchir que sur un seul point qui me paraît capital pour nous aujourd'hui. C'est le moment où le fils qui mène "une vie de cochon" puisque sa seule compagnie, ce sont précisément les cochons ... c'est-à-dire qu'ayant déchu de la dignité d'enfant de Dieu, de fils de son Père, il est réduit à vivre avec les bêtes et même plus mal qu'elles, c'est le moment où ce fils rentre en lui-même et se dit : "Combien de journaliers ont, chez mon père, du pain en abondance, et moi je suis ici à mourir de faim !" Ce qui occasionne le retour du fils, la décision de se lever et de partir chez son père, ce n'est pas le visage du Père. C'est comme si le fils disait : puisque j'ai quitté mon père, je ne puis plus retourner auprès de lui, mais je vais retourner auprès de mon employeur. La démarche du fils n'est pas encore une démarche de pénitence. Il ne sait pas ce qui l'attend. A cause de son point de vue de pécheur, il croit que le Père qu'il a quitté doit exercer une sorte de sévérité, de jugement et de compensation, en fonction même de ce que, lui le fils, pense du mal qu'il a fait. D'une certaine manière, à cause du fait qu'il est pris dans le péché, le fils n'imagine pas que son père, qui n'a rien à voir avec le péché, puisse lui faire vraiment miséricorde.

Et c'est cela la surprise du retour. Le fils essaie de raconter son petit boniment d'excuse qu'il a préparé, mais le père le fait taire, en appelant les serviteurs et en redonnant au fils la plénitude de sa dignité d'enfant, car le Père a totalement pardonné. Et c'est peut-être à ce moment-là que le fils comprend ce que veut dire, pour son père, sauver et pardonner. Car le père, lui, n'est pas comme le fils. Le fils se regarde et se juge de son point de vue de pécheur, et il n'imagine pas que Dieu le Père le regarde précisément de son point de vue de père, plein de tendresse et de miséricorde. Or, ce que le Père fait, au moment où le fils rentre à la maison, c'est qu'Il lui redonne la pleine dignité de fils et la pleine liberté, la pleine dignité de fils symbolisée par le vêtement blanc qui le renouvelle et qui le recrée, comme la tunique du baptême, par l'anneau au doigt qui signifie que le fils reçoit le même pouvoir qu'il avait auparavant même s'il a gaspillé l'héritage, et par les sandales qui sont le signe même de la liberté. C'est comme si Dieu lui disait : "Tu es parti, un jour, avec des sandales et te voilà revenu, mais je respecte entièrement ta liberté et je te redonne des sandales car même si tu voulais repartir, mais je crois que ce n'est plus possible, tu pourrais encore le faire. Je ne veux pas faire de toi un pantin qui m'est soumis ou un esclave qui a des chaînes aux pieds, mais je veux te donner la véritable liberté des enfants de Dieu".

Je crois que ceci est très important, car dans l'histoire de notre foi chrétienne en Occident et surtout en France, le jansénisme nous a profondément marqués précisément sur ce point-là. Le jansénisme a laissé planer un doute sur la tendresse et la miséricorde du Père, et ce doute est terrible et a des conséquences incalculables. Il a fait planer le doute sur le fait que Dieu nous aimait vraiment et était plus grand que notre péché, Et du coup, au lieu d'avoir une véritable attitude de fils, au lieu d'avoir un véritable désir de vivre pleinement notre filiation, nous nous sommes petit à petit habitués au raisonnement du fils lorsqu'il est parmi les cochons : "Là-haut, je me contenterai d'un strapontin ! même si, au paradis, je ne suis qu'un employé de maison, ça ira très bien quand même !" Ce qui nous manque et ce qui nous blesse le plus profondément dans notre foi aujourd'hui, c'est de ne pas croire à la tendresse, à l'amour infini du Père pour nous. C'est de ne pas croire vraiment qu'Il a pour nous un cœur de Père et qu'Il ne demande qu'une seule chose, c'est que nous soyons restaurés intégralement, non pas de notre point de vue de pécheur qui demandons simplement de revenir à la surface et d'avoir la tête hors de l'eau, mais le Père veut que nous soyons rétablis dans la plénitude de notre dignité et de notre liberté d'enfants de Dieu. Et ce qui nous manque souvent au cœur de notre péché, c'est l'audace à demander pardon au Père, car nous ne sommes pas très sûrs de sa tendresse. C'est pourquoi, à certains moments, nous avons le réflexe de nous adresser plutôt aux saints qu'au Bon Dieu. Nous imaginons qu'il y aurait plus de miséricorde, plus de tendresse, moins de sévérité dans le cœur de tel ou tel saint que dans le cœur du Père.

Si le carême est le temps où Dieu veut que nous changions notre regard sur Lui c'est le moment de nous interroger sur le visage que prend pour nous la miséricorde du Dieu Père. Est-ce que toute la force de notre foi n'est pas dans cette audace d'enfant qui croit que l'amour de notre Père nous déborde infiniment et nous pardonnera toujours.

Dieu est pour nous source de pardon sans limites. Dieu connaît mieux que nous notre misère et notre pauvreté. Mais Dieu a pour nous un tel désir qu'Il ne peut pas nous vouloir médiocres. Dieu ne se contente pas pour nous d'un strapontin. Je suis sûr que c'est cela qui le décevra le plus quand nous arriverons devant Lui. Dieu veut que la plénitude de son amour soit réalisé par tout notre être et dans tout notre être. Et si nous ne voulons pas cela, nous ne pourrons effectivement accueillir dans notre cœur, que ce que nous aurons délimité, taillé d'avance dans tout ce qu'Il nous propose d'infiniment riche et beau, que ce dont nous voudrions nous contenter. Alors, effectivement, nous mériterons d'avoir ce que nous avons désiré, si tant est que Dieu ne juge pas sur autre chose que sur l'amour.

 

AMEN

 
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