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LE CŒUR D'UN PÈRE

Jr 31, 16-20 ; Lc 15, 11-32

Samedi de la deuxième semaine de carême – A

(21 mars 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous sommes à la fois le fils prodigue et son frère aîné. Ces deux personnages de la para­bole correspondent, l'un et l'autre, à chacun d'entre nous. Nous sommes le fils prodigue parce que c'est nous qui, sans cesse par notre péché, par notre égoïsme, par notre désir de liberté et d'autonomie, nous éloignons du Père. C'est nous qui, sans cesse, recherchons des plaisirs faciles et nous éloignons de l'amour de Dieu. Et, quand nous prenons conscience de notre péché, comme l'enfant de la parabole, nous disons : Je vais me lever, je vais retourner vers mon Père, parce qu'au fond de mon péché, je découvre la déception, la misère, ma pauvreté, un certain dégoût, je découvre l'insatisfaction qui est symbolisée par la faim de cet enfant qui, ayant tout dépensé bêtement, n'a plus rien pour se nourrir, en peut même pas se payer la nourriture qu'il voit manger aux cochons qu'il est en train de garder. Je vais me lever, je vais retour­ner vers mon Père et je lui dirai : "J'ai péché contre le ciel et contre toi. Je ne mérite plus d'être appelé ton fils". Ou encore, comme il était écrit dans Jérémie : "Après m'être détourné, je me repens, je comprends, je me frappe la poitrine, je suis plein de honte et je rougis, je porte sur moi l'opprobre de mes fautes." Cela c'est un des aspects de notre expérience chré­tienne. Le péché, et, au fond de nous, ce dégoût et ce désir de retourner vers notre Père, au moins pour y avoir de quoi vivre, fût-ce comme un simple ouvrier agricole, un simple mercenaire.

Mais en même temps, nous sommes aussi le fils aîné, parce que nous évitons rarement de nous croire meilleur que les autres, et surtout de juger les autres. C'est cela qui est paradoxal dans notre vie : c'est qu'au moment même où nous nous reconnaissons pécheur, nous continuons à juger les autres, à porter sur eux toutes sortes d'appréciations négatives, ou­bliant curieusement notre propre péché, pour nous faire les censeurs des péchés des autres, et nous croyants meilleurs que les autres, toujours tentés de minimiser nos fautes par rapport à celles, supposés plus grandes, que nous voyons chez ceux qui nous entourent. Et alors, nous sommes tentés de dire à Dieu: moi, pourtant, j'ai fait cet effort, moi pourtant, j'ai fait ce sacrifice, moi pourtant, je suis resté fidèle, et voilà que je ne suis pas supérieurement traité, je ne suis pas traité mieux que d'autres qui me semblent inférieurs en vertu ou en effort. Et je trouve que Dieu est injuste, parce qu'Il ne tient pas compte de tout le bien que j'ai fait, de tous ces efforts que j'ai accom­plis.

Il y a dans notre cœur cette double expé­rience, pourtant contradictoire, qui partage nos pen­sées selon les moments. En réalité, le fils aîné comme le fils cadet ont la même appréciation des choses et commettent la même erreur. L'un comme l'autre croit que le bonheur consiste soit à avoir son héritage pour pouvoir le dépenser à son gré, c'est-à-dire faire ce qu'on veut, soit dans le cas du fils aîné, à avoir ce chevreau à soi tout seul que le Père ne lui a jamais donné pour festoyer avec ses amis, oubliant qu'il est tout le temps avec son Père et qu'il a toujours le bon­heur d'être auprès du Père. Au fond, le fils aîné a les mêmes désirs que le fils cadet, pour des raisons de tempérament il ne les a pas réalisés ou n'a pas essayé de les réaliser de la même façon, mais ils ont la même appréciation des choses. Pour l'un comme pour l'autre, le bonheur serait de faire ce qu'on veut et de pouvoir se payer un peu de bon temps, l'un avec ses amis, l'autre avec des prostituées, mais au fond ce n'est pas bien différent, parce que l'un comme l'autre rêve de le faire en dehors du Père, en dehors de la maison pater­nelle, dans cette espèce de fausse autonomie et de fausse liberté dont ils rêvent l'un et l'autre.

En face de ces deux fils, il y a la personne du Père, c'est-à-dire de Dieu notre Père. Et Lui n'a qu'un seul désir c'est celui de notre bonheur mais de notre vrai bonheur. Un vrai bonheur qui ne consiste pas à faire ceci ou cela, dans une pseudo-indépendance et dans une certaine manière de juger les autres, mais un vrai bonheur qui est d'être avec le Père : "Tout ce qui est à Moi est à toi !" Et le Père exulte de joie quand il voit son fils revenir, "parce qu'il était perdu et il est retrouvé".

Et dans le texte de Jérémie, les sentiments de Dieu à notre égard sont exprimés d'une façon presque encore plus belle que dans la parabole. C'est exacte­ment la même signification : "Éphraïm, (cela désigne Israël, cela désigne chacun de nous) Ephraïm est-il pour Moi un enfant tellement chéri, un fils que je préfère tellement que chaque fois qu'il se détourne de Moi, je ne peux pas ne pas me souvenir de lui ?" Oui, Dieu nous aime tellement nous sommes pour Lui un enfant tellement préféré, tellement chéri, que Dieu ne peut pas cesser de se souvenir de nous, et que même si nous nous éloignons de Lui, Dieu ne cesse de venir au bord du chemin pour guetter notre retour.

"Mes entrailles sont émues de tendresse pour lui, pour lui déborde mon amour !" Voilà ce que dit Dieu. Pour chacun de nous les entrailles de Dieu fré­missent de tendresse, son amour déborde pour nous. Quoi que nous fassions, Dieu n'a qu'un seul senti­ment, celui de cette infinie tendresse qu'Il a pour nous, ce désir immense qu'Il a de partager avec nous son bonheur pour que nous soyons heureux. Et c'est pourquoi, même s'Il nous laisse nous éloigner de Lui parce qu'Il ne veut pas nous forcer à rester avec Lui, Il guette notre retour. Et dès que nous revenons à Lui, Il n'a qu'un seul sentiment, c'est l'exultation. Il n'est pas question de nous punir, de nous faire des reproches ou de nous donner quelques conseils de morale ou quoi que ce soit, Dieu nous prend dans ses bras, Dieu nous "embrasse longuement," comme il est dit dans la pa­rabole, et Il nous met "une robe de fête" et Il com­mande "un festin de joie", et cela chaque jour, chaque fois que nous revenons vers Lui, chaque fois que no­tre pensée et notre cœur se tourne vers Dieu.

C'est cela que nous devons expérimenter. Et si nous comprenions cet amour de Dieu pour nous, alors nous comprendrions à la fois qu'il n'y a pas à chercher de bonheur en dehors de Dieu, en dehors des bras de Dieu. Et en même temps nous comprendrions qu'il est absurde et qu'il est scandaleux, qu'il est in­compréhensible que nous puissions juger nos frères, en fonction de je ne sais quelle vertu que nous nous imaginons avoir, ou de je ne sais quel effort que nous nous imaginons avoir fait. Il n'y a qu'une seule chose qui compte : Dieu nous aime. Et si nous savions à quel point Dieu nous aime, nous comprendrions à quel point Dieu aime aussi nos frères, et que juger leur façon d'agir, établir je ne sais quelle hiérarchie ou nous permettre de les regarder avec un regard criti­que, c'est ne rien comprendre au cœur de Dieu, c'est mettre notre cœur en contradiction avec celui de Dieu, et ne pas comprendre que tout ce qui est à Dieu est à nous, que toute cette tendresse qui est dans le cœur de Dieu nous est communiquée pour que notre cœur déborde de la même tendresse, et que nous devrions être remplis de joie devant chacun de nos frères, dans la mesure où ils se tournent vers Dieu pour être heu­reux avec Lui et pour que nous soyons heureux avec eux.

C'est cette attitude de pharisaïsme, cette atti­tude de jugement que nous devons absolument pros­crire de notre cœur, comme nous devons proscrire aussi cette espèce de fausse recherche d'un bonheur loin de Dieu, loin de sa présence, comme s'il y avait je ne sais quoi à trouver en nous éloignant du Seigneur. Revenons vraiment au cœur de Dieu pour que ce cœur se communique à notre cœur et pour que nous décou­vrions le bonheur d'être aimés et d'aimer.

 

AMEN