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LE CHEMIN DE VÉRITÉ

Jr 31, 16-20 ; Lc 15, 11-32

Samedi de la deuxième semaine de carême – A

(17 mars 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

E

t qui est mon prochain ? Ce que vous avez fait au plus petit d'entre les miens, c'est à Moi que vous l'avez fait !" Ces deux paroles de l'évangile nous rappellent cette attitude de miséricorde, de don de tendresse que nous devons avoir avec les plus petits qui sont, de façon privilégiée, les frères du Christ tant et si bien qu'Il s'identifie complètement à eux. Mais avez-vous déjà pensé que vous étiez, vous un de ces plus petits ? Avez-vous déjà pensé que cette attitude que Jésus nous demande pour les autres, nous devons d'abord l'avoir chacun pour nous-mêmes ? Nous devons être, à nos yeux, un des plus petits des frères du Christ et il y a à l'intérieur de nous une pauvreté, une misère, une souffrance à laquelle le Christ Lui-même s'identifie. Et d'une certaine façon ce que nous nous faisons à nous-mêmes, nous le faisons donc à Lui directement.

N'est-ce pas cela que cet enfant prodigue a découvert avant tout ? "Rentrant en lui-même", ren­trant en lui-même, il a eu faim, rentrant en lui-même, il a senti le manque radical. Il s'est découvert le plus petit parmi les enfants du Père, puisqu'il voulait lui demander de n'être traité que comme un serviteur. Cet homme prodigue s'est regardé lui-même, et dans ce regard qu'il a posé sur soi, il s'est découvert le plus petit. Et ce regard posé sur sa petitesse lui a permis d'entrer dans la tendresse du Père.

Je crois, ce n'est pas une opinion, mais une conviction, je crois que nous loupons souvent le re­gard juste sur nous-mêmes, spécialement pour ce qui concerne notre péché dont on parle beaucoup pendant le carême. Vis-à-vis de notre péché, nous avons un regard soit de bienveillance, de compréhension. "Tout le monde est comme ça, il y a pire que moi !" Une sorte de regard laxiste sur nous-mêmes. Puis il y a d'un autre côté un regard de dureté. Notre péché nous durcit le regard sur nous-mêmes. C'est cela d'ailleurs la dureté du cœur dont parlait l'Ancien Testament à propos de Pharaon. Quand il est dit que "Dieu durcis­sait le cœur de Pharaon" c'était le regard de Pharaon sur son péché qui durcissait son cœur. Ni l'un ni l'au­tre de ces regards n'est évangélique. Le premier parce que nous nous regardons avec tellement de complai­sance qu'en fait nous ne voyons pas notre péché, comme dit le psaume. Et le second parce que nous sommes si durs vis-à-vis de nous-mêmes que nous ne savons pas être autrement avec Dieu et avec les au­tres. Ces deux voies sont des impasses Elles ne conduisent pas à la conversion et à l'évangile. C'est pour cela probablement que nous sommes si loin de l'évangile parce que nous passons notre temps à déambuler dans ces deux voies qui ne mènent à rien.

Ce garçon prodigue s'est regardé avec miséri­corde. Il s'est regardé avec pitié. Il a été pris de pitié pour lui-même. Il a été pris de miséricorde pour lui-même. Il a été pris de tendresse pour sa situation : une vie guère meilleure que celle des cochons. Il ne s'est pas dit : Ce que j'ai fait, c'est bien, tant mieux, j'en ai profité, ça va ! Et il ne s'est pas dit : Je ne tirerai rien de moi. Je suis définitivement perdu. Je suis plus dur que la pierre. Non, il a reconnu son péché et il s'est aimé tellement avec son péché que cela a été l'énergie de son retour. Or, quand il s'est regardé lui-même, quand il a pris compassion de lui-même, il n'avait pas encore découvert la compassion du Père. Mais c'est cette compassion pour lui-même qui a été le chemin de la découverte de la tendresse du Père pour lui. Il est rentré chez lui avec des sentiments de justice hu­maine. "J'ai fait ceci, donc je ne mérite pas cela, donc je ne serai que ton serviteur." Ceci veut dire qu'il y a une façon de rencontrer la tendresse de Dieu pour nous, au bout du regard de tendresse, de compassion, de pitié, de miséricorde que nous posons sur nous-mêmes dans la mesure où nous nous reconnaissons un des plus petits. Car si nous nous reconnaissons un des plus petits, le Père nous reconnaît aussi comme un des plus petits et nos deux regards finiront un jour par se rencontrer dans la vérité de ce que nous sommes, pécheurs, et dans la tendresse de ce qu'est Dieu.

Mais ceci nous sera arrivé par le regard que nous aurons su poser sur nous-mêmes, qui est d'ail­leurs le regard que le Christ pose sur nous, un regard de bienveillance, de tendresse, de pitié. Avez-vous pitié de vous-même dans ce sens ? Avez-vous assez de miséricorde pour vous pour vivre en paix avec vous, pour avoir un regard qui vous purifie, pour en­trer dans la béatitude des cœurs pauvres, pour devenir miséricordieux avec vous-mêmes et pacifique avec ce que vous êtes ? Ce chemin est un chemin qui est sûr parce qu'il est vrai, alors que les deux autres, soit la dureté du cœur pour lui-même soit la très grande bienveillance qui serait une sorte d'autosatisfaction, ne sont pas des chemins de l'évangile parce qu'ils ne sont pas des chemins de notre vérité. Il y a des che­mins de vérité, mais il faut les prendre dans la ten­dresse, dans la miséricorde et la bienveillance par rapport à soi pour qu'ils nous ouvrent aussi à la bien­veillance de Dieu pour nous et à la bienveillance pour nos frères.

 

AMEN