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LE PÉCHÉ EST TOUJOURS UN GASPILLAGE

Jr 31, 16-20 ; Lc 15, 11-32

Samedi de la deuxième semaine de carême – B

(2 mars 1991)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

'homme est une créature bizarrement fichue. Dans cette parabole, on s'aperçoit que l'homme est bâti de telle sorte que Dieu est inoubliable. Je m'explique. Quand le fils se révolte et dit qu'il ne veut plus vivre à la maison, Dieu lui donne son bien. Par là il faut entendre que non seulement il lui donne de l'argent, mais partager l'héritage c'est donner ce qu'il y a de plus précieux dans le cœur du Père, tout ce pour quoi il a travaillé pendant un vie afin précisément de le transmettre à ses enfants. Par conséquent, lorsque le fils part de la maison, il est riche du don du Père. Et d'une certaine manière, il est déjà pécheur puisqu'il ne veut plus vivre avec son père. Et cependant au moment même où le fils va faire une bêtise, Dieu lui donne tous les dons.

Dans le premier début du péché, Dieu donne encore. Au moment même où le fils part avec son baluchon et sa bourse pleine d'argent, il part, paré du don du Père. Il a déjà décidé dans son cœur de quitter la maison, mais il est riche de toute la bénédiction paternelle. De la part de Dieu, il n'y a que don. Bien entendu, le péché s'accomplit au fur et à mesure que le fils gaspille le don de Dieu. Là nous comprenons ce qu'est le péché. Le péché ce n'est pas simplement de mal faire, ce n'est pas simplement de gaspiller l'ar­gent. Mais le péché du fils, c'est de gaspiller le don du Père. Le péché n'est pas simplement une sorte de nui­sance sociale, ce n'est pas simplement la manière dont on est désagréable pour les autres car il arrive qu'on soit désagréable sans être pécheur pour autant, hélas ! Mais le péché c'est le fait de gaspiller le don même dont on a été investi par Dieu. Le jeune fils y arrive très bien puisqu'il a tout gaspillé. Il arrive un moment où, apparemment, la bénédiction de Dieu ne l'enve­loppe plus. Apparemment, il est hors-jeu, il est hors-Dieu. Et c'est pourquoi d'ailleurs il vit avec les co­chons. Il a commencé par les copains de boisson, il a continué par les prostituées et il finit avec les co­chons. On voit que la sociabilité du garçon s'inverse progressivement. Il est parti de l'héritage pour arriver à vivre avec les cochons et même, pas comme un cochon puisqu'il ne peut même pas manger ce que mangent les cochons.

Or, quand l'homme est réduit à l'état d'infra-cochon, il se souvient encore de Dieu. Cela c'est ab­solument extraordinaire car au moment où il n'est plus rien, il crève de faim, il se souvient de la miséricorde du Père. Personnellement, c'est cela que je trouve le plus beau dans la miséricorde. C'est que quand l'homme est fichu, il retrouve encore le sens de l'orientation pour retourner chez lui. Bien entendu que cela nous donne un abrégé, un aperçu de la déchéance humaine, mais cela nous donne aussi la puissance de la grâce, la mesure de cette puissance. C'est que même là où, apparemment tout est perdu, l'homme retrouve l'orientation, il retrouve la direction. Et c'est cela la conversion. La miséricorde c'est le fait que Dieu accorde son cœur à la misère de l'homme "mi­sère-accord". C'est exactement cela. La miséricorde de Dieu est capable de s'ajuster, de s'accorder à l'homme dans sa plus grande déchéance. D'une cer­taine manière, le premier mouvement de conversion n'est pas une sorte de magnification de l'homme qui, tout d'un coup, dans sa liberté, peut se retourner. Car, entre nous, les motifs que le jeune homme se donne à l'intérieur de sa réflexion ne sont pas très glorieux. Ici, je suis en-dessous des cochons, là-bas, au moins je serai au niveau des salariés. C'est encore ultimement un rêve de promotion sociale qui anime le pauvre garçon. Ce n'est pas très glorieux. Or précisément, dans cette espèce de désir minable, car il est très mi­nable, c'est déjà l'œuvre de la miséricorde de Dieu.

Voyez à quel point cela touche notre propre existence. Quand nous nous convertissons quand nous nous détournons du péché, ce n'est pas que notre li­berté fasse un effort surhumain pour réorienter la mé­canique, pour la tourner dans le bon sens, bien sûr qu'il le faut. Mais ce qui est le plus grand, ce qui est objet de confession c'est-à-dire de louange c'est que Dieu a retourné, c'est que Dieu a bâti l'homme, a gravé son amour dans l'homme de telle sorte que même quand l'homme a tout gâché, lorsque appa­remment il n'y a plus rien, lorsqu'il n'y a plus d'es­sence dans le moteur, en réalité le moteur tourne en­core. C'est très important pour nous. Retrouver le sens de la miséricorde de Dieu ce n'est pas retrouver une fausse assurance ou de fausses orientations que nous nous tracerions pour nous-même et par nous-même. C'est au contraire d'arriver à reconnaître, au sein même de l'abîme de l'abandon, de la solitude, du gas­pillage, que Dieu est toujours présent.

Un de ceux qui l'a le mieux compris et qui a d'ailleurs fait longuement l'exégèse de cette parabole au moment où il parlait de sa conversion, c'est saint Augustin. "Je m'étais éloigné loin de Toi, mais Toi, Tu étais toujours là !" le mystère de la présence de Dieu c'est que Dieu puisse être au cœur même du plus grand abandon et de la plus grande souffrance de l'homme.

Alors, en célébrant cette eucharistie, deman­dons au Seigneur que, pour nous-mêmes, dans toutes ces zones de péché qui ne sont pas encore converties et pour le monde entier, demandons que la reconnais­sance du péché, du gaspillage du don de Dieu ne soit pas l'occasion d'un découragement ou d'une lassitude mais le premier regard, le premier aperçu sur l'infinie grandeur de la miséricorde de Dieu.

 

 

AMEN