AU FIL DES HOMELIES

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TOUT N'EST QUE GRÂCE

Gn 37, 3-28 ; Mt 21, 33-46

Vendredi de la deuxième semaine de carême – A

(20 mars 1987)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C

ette parabole, que le Seigneur a adressée au peuple juif, plus spécialement sans doute aux pharisiens et aux sadducéens qui l'écoutaient lorsqu'Il était à Jérusalem dans les derniers mois de son ministère public, cette parabole si nous la lisons encore maintenant ce n'est pas simplement parce que Jésus l'a adressée au peuple d'Israël, mais parce au­jourd'hui encore elle nous met radicalement devant la question la plus essentielle et la plus importante de notre vie de chrétien, de notre vie de disciple. Cette question c'est : "qu'est-ce que la grâce ?"

Au fond, ces employés, ces vignerons ont un réflexe que nous trouvons cruel. Cela confine au vol que de vouloir tuer les émissaires, les envoyés du maître qui viennent récupérer les fruits de la vigne. Mais en même temps, il faut bien comprendre ce qu'il y a là derrière. Les vignerons ont travaillé, ils ont cultivé la vigne, ils ont fait beaucoup d'efforts pour lui faire porter le plus de fruits possible. Et à cause de cela, ils considèrent qu'en réalité ils ont un droit sur la vigne, au moins sur les fruits qu'elle rapporte. Ils veulent s'emparer d'abord des fruits quand ce sont les émissaires qui viennent, et ensuite leur désir croît lorsque c'est le Fils lui-même. A ce moment-à, ils ne veulent plus seulement les fruits, mais ils veulent la vigne elle-même.

Paradoxalement, il peut y avoir quelque chose de très beau. Si la vigne c'est la vie divine, c'est peut-être normal que les vignerons veuillent s'en approprier le maximum. Pourtant, nous le sentons bien, il y a dans cette affaire "quelque chose qui ne va pas". C'est précisément qu'en réalité les vignerons sont mis là par grâce, parce qu'ils sont employés, parce que le maître les associe à la fécondité de sa vigne et à son produit et que le travail que les ouvriers fournissent n'aurait pas de sens en dehors de ce contrat fondamental par lequel les vignerons ont été invités à travailler à la vigne. Dès lors le travail ne doit pas être considéré comme un droit d'appropriation mais comme une grâce de participation à la mise en valeur de la vigne.

Et plus que cela, le fruit même de la vigne, le résultat, le produit, peut-être qu'après tout, le maître et c'est normal en aurait fait bénéficié les vignerons pré­cisément par le salaire qu'il allait leur donner, mais en réalité à aucun moment les vignerons n'ont considéré leur salaire comme une grâce et un don qui leur était fait de la part du maître, mais uniquement comme quelque chose de mérité de leur part, à cause de 1'effort qu'ils avaient fourni. Et c'est là que, peut-être se cache le défaut le plus profond et le plus radical de notre vie spirituelle.

Si nous considérons notre vie chrétienne et notre recherche de Dieu comme un effort, comme un travail, qui nous donne le moindre droit sur Dieu, le moindre droit, à ce moment-là, il faut bien le dire, nous sommes quasiment homicides. Nous tuons ce qui est la racine même de la relation de Dieu avec nous, qui est la grâce. Il est vrai, que nous peinons dans la vigne. Il est vrai qu'à certains moments, nous sentons bien le poids du travail et de la peine que nous y mettons. Mais, à aucun moment, ce sentiment de travailler et de peiner ne devrait éveiller en nous le moindre goût que ce soit de la revendication, sinon c'est la fin même de la relation avec Dieu, qui ne peut être que grâce. C'est vrai que "tout est grâce !" Mais il faudrait ajouter, pour que ce soit vrai, "tout n'est que grâce !" A partir du moment où ce rapport gratuit avec Dieu déchoit dans je ne sais quelle structure d'échange, de calcul, de mesure, de mérites ou de bons points qui devraient nous donner des droits dans l'au-delà, à partir de ce moment-là, la grâce de Dieu est défigurée et elle nous défigure parce que nous nous défigurons nous-mêmes.

Le véritable sens de notre vie chrétienne et de notre recherche de Dieu ne peut être que cette ascèse de la gratuité. Il n'y a pas d'autre forme de péché que celui qui consiste à considérer l'amour comme un du, car à partir du moment où l'amour de Dieu n'est plus considéré comme grâce, la réalité même de notre vie et de notre relation avec Dieu est tellement caricatu­rale, est tellement vaine, qu'elle tue en nous l'image de Dieu. Et finalement, lorsque le maître fait périr ces misérables vignerons, Il ne fait que sanctionner l'es­pèce de suicide intérieur dans lequel ils se sont préci­pités.

Si, au cœur de ce monde d'aujourd'hui, nous ne sommes pas, par tous les éléments de notre vie, de notre cœur, de notre sagesse, de notre volonté si pau­vre soit-elle, si nous ne sommes pas les messagers de la grâce de Dieu, nous ne faisons que caricaturer l'évangile. Demandons que la limpidité dont nous parlions dans l'oraison, ce soit la limpidité de l'amour gratuitement donné, gratuitement reçu et gratuitement partagé.

 

AMEN

 

 

 
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