AU FIL DES HOMELIES

LES VIGNERONS HOMICIDES

Gn 37, 3-28 ; Mt 21, 33-46

(4 mars 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

 

Chavot : vignes en Champagne 

C

ette parabole des vignerons homicides est sans doute celle qui met le plus mal à l'aise les hommes du vingtième siècle que nous sommes.

En effet, cette histoire est terriblement sanglante et cruelle et elle touche immédiatement le cœur de Dieu. Dieu a une vigne. C'est à la fois Israël et l'humanité. Et au nom même de l'amour qu'Il a pour cette vigne, Il tient Lui-même à en recevoir les fruits. Or nous-mêmes, nous avons toujours tendance à croire que les affaires des hommes sont les affaires des hommes et ne regardent pas beaucoup Dieu perdu là-bas dans son ciel, que les affaires de Dieu sont les affaires de Dieu et que, entre les deux, il y a une sorte de coexistence pacifique ou plutôt d'étanchéité pour que les choses interfèrent le moins possible.

       Or cela précisément n'est pas vrai. Le Dieu qui a choisi Israël, qui a choisi l'homme comme sa vigne tient beaucoup à ce que la vigne porte du fruit. L'amour créateur de Dieu qui nous constitue, qui nous fait exister, c'est un amour passionné de nous, des fruits du bien que nous pouvons porter non pas par nous-mêmes mais par sa grâce, car c'est Lui qui nous a cultivés, c'est Lui qui nous a créés. Il est tellement passionné par nous qu'Il s'expose à tous les coups. Et c'est là précisément le mystère de cette parabole.

       Après tout, le maître, voyant que ses serviteurs avaient été tués, aurait très bien pu se dire : Je ne vais pas risquer la vie de mon fils. S'ils veulent la vigne, après tout, je m'en fiche. Qu'ils se débrouillent avec. On verra bien s'ils sont capables de la gérer et de retirer du fruit et d'en tirer les bénéfices qu'ils escomptent.

       Mais précisément, au nom même de l'amour que Dieu a pour nous, Il ne peut pas nous laisser tranquilles. Il ne peut pas dire : Vu leur comportement, je me désintéresse de l'affaire. Et c'est précisément cela la raison profonde de la venue de Jésus-Christ, parmi les hommes. Si Jésus est venu, c'est parce qu'en aucun cas Dieu ne peut vouloir que les fruits de la vigne soient perdus, que le travail des vignerons soit gâché, que les vignerons eux-mêmes ne comprennent plus la grandeur qui consiste à travailler dans la vigne. Mais cela coûte terriblement cher à Dieu. Car vouloir être aussi proche de la vigne c'est s'exposer aux coups de la jalousie, de ce désir de posséder, de ce désir du mal qui est dans le cœur des vignerons et qui est de se dire : après tout, la vigne, c'est à nous, même si, en réalité, elle ne nous appartient pas.

       Parce que Dieu ne renonce pas devant la dureté du cœur de l'homme, Il s'expose à tous les coups. Et c'est le mystère même de la mort de Jésus-Christ. Jésus meurt sur la croix non pas pour s'anéantir, pour montrer jusqu'où Il est capable d'aller dans l'horreur, mais parce qu'Il veut être infiniment proche de l'homme et qu'Il veut vraiment recueillir les fruits de notre vie. Dieu veut que notre vie ne soit pas perdue. Dieu veut que notre vie ne soit pas pour rien. Et tout ce que ça lui coûte, Il est capable de l'affronter. Il est capable d'affronter toute la violence et toute la méchanceté des vignerons parce qu'Il espère que, d'une manière ou d'une autre, les fruits de la vigne pourront revenir, un jour, pour la gloire de Dieu.

       Or ces fruits de la vigne, c'est nous. Nous sommes ceux dont Dieu peut faire des ceps, des vignobles qui portent du fruit. Notre gloire, notre vérité, c'est de porter du fruit, non pas pour nous-mêmes dans une espèce de gloriole sans intérêt, mais de porter du fruit pour Dieu, un fruit qui vient de Dieu.

       Quand nous relisons des paraboles comme celle-là, il nous faut revenir à cette question fondamentale : pour qui portons-nous du fruit ? quel est le sens de notre vie ? Notre vie est-elle une entreprise privée au sens le plus étroit du terme, c'est-à-dire qu'on roule pour soi. Ou bien notre vie est-elle une entreprise de Dieu sur nous? une emprise de Dieu sur nous ? Savons-nous d'où peut venir le seul fruit valable dans notre existence ? Est-ce que ce sont les faux-semblants que nous nous construirions ? Ou au contraire est-ce cette fécondité de l'amour de Dieu en nous que nous avons reçue à notre baptême ?

       Et il faut savoir aussi que, même si à certains moments, par notre péché, nous risquons de porter des coups à Dieu, Dieu ne démissionnera jamais. Il viendra au-devant de nous, quoi qu'il en coûte. C'est pour cela qu'Il a accepté le poids même de la mort, afin que nous ne soyons pas perdus, que nous ne soyons pas des vignes désolées par l'égoïsme et le refus d'aimer. Telles sont les questions que cette parabole ouvre dans notre cœur. Telles sont les motivations profondes de cette conversion à laquelle nous sommes appelés. Que la grâce de Dieu nous donne de porter du fruit au cœur même de nos jalousies, de nos difficultés, de nos refus d'aimer de la fermeture de notre cœur. Que Dieu prenne tous les risques pour nous rendre capables de porter un fruit d'amour.

       AMEN


 

 
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