Imprimer

HAINE FRATERNELLE

Gn 37, 3-28 ; Mt 21, 33-46

Vendredi de la deuxième semaine de carême – B

(9 mars 2012)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Le puits était à sec !

F

rères et sœurs, l'épisode de Joseph vendu par ses frères nous est familier. C'est le début du ressort dramatique de ce grand récit de Joseph qui va s'achever par sa nomination comme premier ministre de pharaon, l'arrivée des hébreux en Égypte pour échapper à la famine et l'installation du peuple dans ce delta du Nil où il croit trouver l'abondance mais où il ne récoltera que l'esclavage.

Ce qui est caractéristique du récit, du déclenchement de toute l'histoire, c'est qu'elle repose sur la jalousie et la haine entre les frères. Joseph est le chouchou de son père Jacob, il est aimé de façon tout à fait particulière, à cette époque faire confectionner une tunique spéciale pour Joseph, c'est bien plus que d'offrir un tailleur d'un grand couturier à son épouse. C'est une sorte de promotion absolument indue. Ce qui est terrible dans l'histoire, et l'auteur sacré ne nous fait grâce d'aucun détail, c'est que Joseph au fond, est conscient de ce favoritisme. Il le fait bien sentir aux autres. Comme il est plus jeune, cela peut passer pour de la naïveté, mais comment croire que cette histoire du songe des gerbes et des astres qui s'inclinent devant Joseph, comment croire que Joseph raconte naïvement ses rêves ? on veut montrer évidemment, qu'il a déjà une science de prophète, une science prémonitoire, tout comme les rêves du panetier, de l'échanson et plus tard du pharaon, en fait, Joseph doit sa carrière à ce talent d'interprète de rêve.

Cela paraît bizarre. Cependant, Joseph considère que cette situation est assez normale. Il est le benjamin, le bien-aimé, le favorisé, mais il n'en a pas honte. Dans cet épisode cruel des frères qui veulent s'en débarrasser, parce qu'ils sentent bien que cela pourrait être pour eux l'occasion d'être dépossédés de leur héritage. Si ce Joseph arrivait à ses fins et arrivait à une suprématie sur les autres, ce serait dangereux, qu'arriverait-il de la destinée de chacun des frères ? Ils seraient soumis à ce jeune frère. C'est là que se déclenche la jalousie. Tout le sens du récit nous montre que d'une part la situation entre les humains, symbolisée par les douze frères qui sont les fondateurs éponymes des tribus d'Israël, que la situation de ces douze frères n'est pas une situation parfaitement irénique et dans problèmes. C'est une situation de tension.

Il y a là une exploitation du péché originel, les relations entre les hommes pourtant liées par des liens de chair, devraient normalement être paisibles et une sorte de reconnaissance mutuelle qui devrait ne pas faire problème, c'est pour cela que dans les familles, on arrive à peu près à s'entendre, même si l'on sait aujourd'hui que la psychologie des enfants et beaucoup plus complexe qu'on ne l'a imaginé pendant des décennies. Mais ce lieu qui devrait être une sorte de paradis fraternel devient très vite un enfer. Quand le mal se glisse à l'intérieur des relations entre les proches, la corruption de ce qui est le meilleur de l'amour fraternel devient la pire des choses, la haine fraternelle que l'on trouve dans un certain nombre de familles dans lesquelles tout devient matière à conflits, à jalousie, à haine. C'est une première observation.

Il y en a une deuxième et c'est sans doute la raison du choix de ce texte pendant le carême, c'est que s'il y a un plan de Dieu sur le peuple dans sa forme la plus originaire, les douze frères qui représentent les douze tribus d'Israël, ce plan est capable de vaincre la haine, le mal et le crime. C'est tout ce qui va se passer tout au long de cette histoire de Joseph, celui qui plus ou moins consciemment a déchaîné cette haine dans le cœur de ses frères, qui dans un premier temps est pour ainsi dire considéré comme mort, celui-là même deviendra le lieu d'une réconciliation, de salut de la famine, et finalement d'une reconstitution du peuple d'Israël pour qu'il grandisse comme Dieu l'avait promis.

C'est le deuxième aspect, celui d'un d'entre eux, un qui est homme comme eux, qui devient leur sauveur par la volonté divine. Les chrétiens y ont vu la figure même du Christ, celui qui s'est fait l'un d'entre nous en toutes choses excepté le péché et qui par sa mort, a réussi à refaire l'unité et la cohérence de toute l'humanité en lui. C'est pour cela qu'on lit ce texte pendant le carême, une étape décisive dans l'approfondissement du sens de la vie et de la mort du Christ. Ce qui est envisagé d'abord est le lien par lequel il s'est lié à nous, il s'est fait l'un d'entre nous, il a souffert la même mort que nous, mais cette mort au lieu d'être le résultat de la haine des hommes est devenue le moyen d'une réconciliation d'un pardon et du salut.

 

AMEN