AU FIL DES HOMELIES

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JUIFS ET PAÏENS : LA QUESTION DE LA SUBSTITUTION

 Gn 37, 3-28 ; Mt 21, 33-46
Homélie du 3ème vendredi de carême - (21 mars 2014)
Homélie du Frère Daniel Bourgeois

 

Frères et Sœurs,

Les deux textes que venons d’entendre : l’histoire de Joseph vendu par ses frères et la Parabole des vignerons homicides, constituent un véritable “désaveu” de l’histoire du Salut, puisque on éclaire les deux textes l’un par l’autre pour expliquer ce qui s’est réalisé dans la séparation entre Juifs et païens. Il est certain que dans le plan de Dieu, cette modification est terrible et ses conséquences redoutables. D’ailleurs, la mise en scène tragique de ces deux récits nous montre bien que l’événement a été difficile à penser. En fait, selon le plan voulu par Dieu, il fallait que le Salut vienne aux païens par Israël. Il fallait donc aussi que les Juifs acceptent que le salut que leur apportait Jésus comme Messie soit reconnu comme venant de Dieu et qu’ils avaient la charge d’y intégrer les païens, sans le réserver pour eux seuls.

Effectivement, ça ne s’est pas passé de cette façon là. C’est le programme, et c’est encore aujourd’hui la grande discussion avec les juifs, quand on parle du problème de la substitution, qui joue comme un répulsif auprès d’eux, parce qu’ils considèrent que la première prédication évangélique a promu la  théorie que, en raison de la mort de Jésus, aurait été constitué un autre peuple composé de païens, qui se serait substitué au peuple de l’ancienne alliance : ce peuple  « nouveau » qui n’observe pas la Loi et ne suit pas les mêmes principes distinctifs comme la circoncision ou le fait de ne pas manger de viande saignées à blanc, serait un usurpateur qui ne respecte pas les règles instituées par Moïse, et qui bénéficie de bases différentes concernant l’économie du Salut.

En fait, si on lit la Parabole des vignerons homicides, on a un peu l’impression qu’il s’agit bien d’une théorie de la substitution car, dans les paroles que Jésus prononce dans sa conclusion, il affirme que « le royaume ou la vigne sera retiré à ceux-ci (= les Juifs) pour être confié à d’autres (= les païens).» Donc à une lecture rapide ou littérale du texte on peut laisser penser qu’effectivement, Jésus dirait tout simplement aux Juifs : « vous n’avez plus le monopole de l’Alliance et donc vous ne pouvez plus prétendre à une exclusivité, vous êtes même exclus de l’alliance au profit des païens ». Et plus grossièrement, on pourrait dire que la mort de Jésus est à l’origine d’ un autre peuple, celui qu’on appelle l’église ou le peuple chrétien, lequel est délié des obligations de la Loi faite aux juifs par la loi de Moïse.

Pourtant une seule Parabole ne peut pas exprimer tout le problème qui se pose à partir de l’entrée des païens dans al vie du Royaume inauguré par le Christ. Et je crois que de ce point de vue là, l’histoire de Joseph apporte un correctif important : dans cette histoire en effet, il y a un frère, Joseph, qui est traité de façon privilégiée et qui donc suscite l’envie et la jalousie de ses autres frères ; or, ce frère va devenir finalement source de salut pour ceux qui lui ont fait du mal.

Je pense qu’on ne peut pas parler du problème de la relation entre juifs et païens, sans évoquer les paroles de saint Paul : « le Christ est mort pour tous ». Car le problème que l’on nomme habituellement celui de la substitution ne porte pas sur le fait de savoir qui est le peuple choisi : en fait, à partir du moment où Dieu a posé un choix, une élection, que se soit Israël ou plus tard les païens constitués comme Église, dans les deux cas, la Parole n’est pas  une parole d’exclusion, comme si le précédent devait être chassé de l’élection divine. Comme le dit saint Paul, les dons de Dieu sont sans repentance. Dieu ne veut pas de substitution : il veut  sauver le monde. Et dans la mesure où ceux sur qui il comptait, lui font partiellement défaut, je dis bien partiellement car les Apôtres et saint Paul le premier sont juifs et n’ont jamais renié leur judaïté et il y avait beaucoup de fidèles à Jésus venus du judaïsme dans les premières communautés chrétiennes, et il y a encore des Juifs qui se convertissent aujourd’hui, donc dans la mesure où le peuple juif fait partiellement défaut, Dieu est « obligé » d’avoir recours à d’autres moyens. Autrement dit, on ne doit pas voir la substitution comme une exclusion du peuple élu avant tous les autres, par un autre peuple ; mais on doit voir dans l’intégration des païens une disposition circonstancielle : juifs et païens, intégrés dans l’unique visée de Dieu, laquelle consiste à viser le salut de tous.

Cette décision  divine qui est le problème fondamental de l’histoire du salut n’est pas un acte de substitution, comme si dieu se disait : « il y en a un qui ne fait plus l’affaire, donc j’en prends un second ! », Ce  n’est pas exactement le problème. Il faut de toute façon que le projet de Dieu s’accomplisse, quelles que soient les réaction des hommes. Il faut qu’il se réalise et donc Dieu est obligé de prendre des chemins inattendus, des chemins imprévus, pour pouvoir quand même mener à bien son Dessein. C’est pourquoi quand saint Paul abordera ces problèmes dans l’épître aux Romains, sa grande interrogation consistera à se demander comment Dieu va procéder pour qu’effectivement le Salut atteigne tout le monde, y compris les Juifs. Tel est le problème : il ne s’agit pas de remplacer les Juifs par les païens, mais il s’agit de réaliser le plan de Dieu, de mener à terme la Promesse que Dieu a faite ; Dieu est donc « obligé » pour sauver la totalité d’Israël, de passer par les nations. Et tel est le véritable problème théologique : non pas la substitution au sens premier du terme, du style : “je rejette les uns et je prends les autres” ; mais si je puis dire, c’est un “pis-aller”, Dieu prend les païens, tels qu’ils sont, mais qui acceptent la proposition de salut en Jésus Chris, pour que malgré  tout, même si le peuple d’Israël, comme ces vignerons, n’accueille pas le Christ, un jour pourtant, le Fils pourra être accueilli et sauvera ce peuple, et exercera réellement sa puissance du Salut en faveur d’Israël. C’est pourquoi saint Paul parle de jalousie entre les deux peuples : effectivement le rapport n’est pas facile..

 

Frères et Sœurs que ce soit pour nous aussi une occasion de réfléchir sur le fondement essentiel de notre élection ; si nous comprenons notre élection comme un privilège, on risque à tout moment de tomber dans le piège du privilège considéré comme un acquis et comme un dû qu’Israël réclamait au nom de la Loi qu’il observait scrupuleusement. Mais si on considère l’élection comme un don et non pas comme un dû, on est engagé dans une façon de voir selon laquelle le salut nous est offert gratuitement et sans que  nous le méritions. Dieu ne veut pas que notre élection soit un privilège au sens d’un traitement de faveur, mais il veut que l’élection soit un Salut, une grâce et un don immérité. Amen !

 
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