AU FIL DES HOMELIES

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BERNADETTE PLUS INFLUENTE QUE LE PAPE 

 Ap 11,19 - 45,20; Lc 1, 26-31
Jeudi après les Cendres - année C (11 février 2016???)
Apparition de la B.V. Marie à Lourdes
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


F

 

rères et Sœurs, en 1854, un pape particulièrement autoritaire, qui avait commencé en se montrant très libéral puis quand il avait vu que ça tournait mal dans la politique de ses états pontificaux, avait très vite redressé la barre et serré la vis, ce pape, Pie IX en l’occurrence, a un jour promulgué (c’est assez mystérieux) le dogme de l’Immaculée Conception. Il était arrivé au pouvoir en 1846. « Arriver au pouvoir » n’est pas tout à fait l’expression pour les papes mais à cette époque-là, c’était un peu vrai. Donc, en 1854, il proclame le dogme de l’Immaculée Conception. Il sait très bien que c’est une question débattue, que tous les théologiens ne sont pas d’accord et notamment l’un des plus grands théologiens d’Occident, saint Thomas d’Aquin, au XIIIème siècle, avait été délibérément partisan de la non-immaculée conception. C’est déjà un contexte assez complexe.

 

 

D’autre part, il faut bien le dire, le pape voulait entre autres réaffirmer la suprématie de son pouvoir spirituel étant donné que son pouvoir temporel était bien près de partir en petits morceaux pour se réduire à la cité du Vatican, mais il ne le savait pas encore. Ca fait partie de ce contexte du XIXème siècle dans lequel la papauté commence à pressentir qu’exercer une hégémonie politique sur un territoire vu ce que deviennent les nations modernes depuis la Révolution française, est extrêmement difficile. On n’imagine pas aujourd’hui un pape ayant pratiquement autant de pouvoir qu’un premier ministre italien. Heureusement qu’on a fait la mutation, mais en attendant, le grand problème est de savoir comment montrer que l’Eglise a un véritable pouvoir spirituel sur la société.

 

 

Toutes les discussions, tous les débats, toutes les polémiques qui vont avoir lieu depuis à peu près 1850 jusqu’à Pie XII et Jean XXIII, vont toujours porter sur la question de savoir comment l’Eglise peut manifester son pouvoir. Là, en proclamant le dogme de l’Immaculée Conception, c’était sans doute une intuition théologique extrêmement profonde, mais on peut dire qu’il n’y avait pas beaucoup de personnes qui comprenaient les enjeux de cette affaire. Autrement dit, c’était une proclamation dont une petite élite de chrétiens comprenait un peu les difficultés théologiques et les enjeux dogmatiques. Mais pour l’énorme majorité des chrétiens d’alors, ça ne disait absolument rien.

 

 

C’est un coup de l’humour de la part Dieu que d’avoir demandé ou suggéré que la Vierge Marie apparaisse à Lourdes. Pourquoi ? Parce que cette apparition vient clairement comme une manifestation de confirmation de ce que le pape avait proclamé quatre ans plus tôt. Seulement voilà, et c’est ça qui est presque drôle, c’est que la Vierge Marie l’a fait reproclamer par quelqu’un qui ne savait même pas ce que c’était. Car il faut savoir que la Vierge a parlé en patois, ce n’était pas en latin comme dans l’encyclique du pape, mais en patois bigourdan. Lorsque la Vierge a dit « Che soi era Immaculada Concepcion », évidemment Bernadette ne savait absolument pas de quoi il s’agissait. Elle n’en avait même pas entendu parler au catéchisme, elle ne savait pas ce que c’était. Et donc, elle s’est répété la formule pendant tout le chemin pour aller la répéter au curé Peyramale qui lui, a fait tilt parce qu’il avait fait des études de théologie à Tarbes ou peut-être à Pau. En tout cas, c’est lui qui a compris l’enjeu des choses.

 

 

On se trouve là devant ces situations presque humoristiques (c’est en tout cas un peu l’ironie de la théologie), on pense dans les hautes sphères un dogme, on le proclame, et tout le christianisme populaire n’y comprend rien du tout. Et cependant tout à coup, surgit chez une petite paysanne complètement illettrée (Bernadette n’a jamais mis les pieds à l’école, elle allait au catéchisme mais elle se faisait toujours disputer parce qu’elle n’y comprenait rien). Et voilà que tout à coup, la vérité proclamée par le pape resurgit chez cette petite bergère de quatorze ans. Qu’est-ce que cela veut dire ? Cela veut dire que toute la foi n’est pas le privilège des théologiens, des savants et des gens qui approfondissent les Ecritures et la tradition de l’Eglise. Ce qui est assez étonnant et bouleversant, c’est que c’est justement cette petite adolescente de Lourdes qui a donné au dogme une importance que le pape n’avait pas pu lui donner. Elle a suscité ce pèlerinage qui n’est pas au départ le pèlerinage des hautes autorités ecclésiastiques, bien que la conférence épiscopale française a couru derrière le train en marche pour s’installer là-bas à Lourdes parce qu’elle a compris maintenant que c’était devenu un élément très symbolique de la vie chrétienne française. Mais sur le moment, quand on a organisé les pèlerinages et que grâce au chemin de fer, on pouvait aller facilement à Lourdes, ce sont d’abord les gens simples, les humbles, les gens des campagnes françaises qui y sont allés.

 

Cette proclamation du dogme est donc à deux voix : il y a d’une part le pape qui la proclame, mais ce qui est devenu la ratification et la proclamation du peuple de Dieu sur ce dogme, c’est précisément ce qu’a répété Bernadette tout au long du chemin, ne sachant pas ce qu’elle disait, mais à quoi elle a adhéré quand même parce qu’elle l’avait reçu comme elle disait « de la belle dame ». Alors frères et sœurs, que ceci nous apprenne à mieux comprendre ce qu’est la vie de la foi dans l’église. La vie de la foi, ce n’est pas uniquement les grandes théories, les grandes synthèses des théologiens, c’est aussi le peuple des humbles, comme dit la Bible, qui reçoit cette parole par un canal qui n’est pas nécessairement celui de la hiérarchie mais qui trace un chemin à travers la vie de l’Eglise et à travers l’histoire de ce monde, et finalement nous révèle quelque chose du mystère du salut, qui est peut-être très important même si c’est assez difficile à expliquer, et qui marque profondément notre attitude vis-à-vis de Marie et vis-à-vis de l’Eglise.

 
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