AU FIL DES HOMELIES

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SE RENIER SOI-MEME

Dt 30, 15-20 ; Lc 9, 22-25
Jeudi après les Cendres - année C (17 février 1983)
Homélie du Frère Michel MORIN

I

 

l y a peut-être dans notre cœur un peu d'amertume à commencer un nouveau carême. Pour les uns c'est le soixante-dixième ou plus, pour d'autres ce n'est que le dixième si encore à dix ans les carêmes passés peuvent compter. Pour la plupart c'est le trentième ou le cinquantième. Et quand on regarde un petit peu ces carêmes passés, on se dit : "Mon Dieu, toutes les résolutions que j'avais prises, tout ce que j'avais voulu vivre, tout cela n'a pas été très bien réalisé." Et nous nous sommes souvent retrouvés, à la fin du carême, dans la joie et la lumière de Pâques, mais aussi pécheurs qu'au début. Et puis, amers aussi parce qu'on se dit, malgré toute notre bonne volonté pour faire un carême meilleur cette année que les autres années, on a quand même le sentiment que ce ne sera guère meilleur, et que, encore une fois, nous le finirons comme nous l'avons commencé. Et alors on peut se demander : "Où allons-nous comme cela ? "

Je crois que, en ce deuxième jour du carême, plutôt que de se demander ce qu'on fait ou ce qu'on ne fait pas, ce qu'on réalisera ou ce que l'on ne réalisera pas, il est meilleur et plus profitable, qui que nous soyons, quel que soit notre âge, notre situation intérieure, de nous tourner vers le visage du Seigneur, comme les apôtres l'ont fait au dire de cet évangile. Juste avant ces quelques versets, le Christ avait demandé aux apôtres : "Pour vous, qui suis-Je ?" Et Pierre avait répondu, au nom du groupe apostolique, au nom de l'Église, au nom de chacun d'entre nous : "Tu es le Christ de Dieu !" C'est juste après cette réflexion que le Seigneur annonce, pour la première fois, sa Passion, sa mort et sa résurrection et immédiatement après, cette exigence de suivre le Christ en portant sa croix et en acceptant de perdre sa vie.

"Tu es le Christ de Dieu !" Saint Pierre annonçait, dans la foi, ce que nous-même nous croyons, ce que l'Église croit depuis toujours : que Jésus est le Fils de Dieu, qu'Il est venu du sein du Père, qu'Il est descendu dans la chair humaine pour l'épouser tout entière, avec le meilleur d'elle-même et avec le moins bon, c'est-à-dire son péché, sa souffrance et sa mort. C'est cela que le Christ veut dire à Pierre. Oui, tu as raison, Je suis le Christ de Dieu, mais attention. Je suis le Christ de Dieu vers son destin, vers sa destinée. Ne te berce pas d'illusions, car si Je suis venu de Dieu, c'est bien pour retourner au Père, mais, à travers la mort, à travers la souffrance, la Passion et la résurrection.

Il faut donc bien qu'au début de ce carême nous sachions en qui nous avons mis notre foi. Ce Dieu auquel nous croyons est ce Dieu qui va mourir pour ressusciter. Mais le Christ invite aussi les apôtres à ne pas croire uniquement avec des idées, avec leur intelligence, avec leur tête ou même avec leur savoir religieux ou leur sentiment : "Tu es le Christ, le Fils de Dieu ! " c'est bien une conviction qui vient de notre cœur et dans laquelle notre raison, notre intelligence a aussi sa part, même si elle bien imparfaite et opaque. Notre foi ne peut pas en rester là, et c'est pour cela que le Christ dit à ses apôtres : "Celui qui veut Me suivre, il faut qu'il fasse comme Moi." Nous ne pouvons pas croire uniquement avec notre tête. Il va falloir, pendant ce carême, que nous croyions avec nos mains, avec nos yeux, avec nos pieds, avec nos pas. Car il s'agit, pendant ce temps de ressourcement spirituel, de suivre quelqu'un. Ce quelqu'un, c'est le Christ. Et nous allons le découvrir, de jour en jour, de dimanche en dimanche, il n'y a qu'un seul chemin, qu'une seule voie, une seule vérité et une seule vie, celle-là même que Jésus a tracé et que nous allons, en Église, re-parcourir tout au long des célébrations de ce carême : sa marche vers Jérusalem, sa souffrance sa mort et sa passion.

Et pour cela, le Christ nous invite à nous renier. Se renier soi-même ce n'est pas d'abord se refuser, refuser ce que nous sommes, surtout peut-être ce qu'il y a de moins bon et qu'il serait plus facile à refuser pour ne pas le voir. Ce n'est pas, non plus, quitter notre situation familiale, sociale, dans le monde ou nos engagements. Ce serait un refus qui n'irait pas dans le sens de la demande du Seigneur. Se renier, c'est prendre le contre-pied, faire le contrepoids de la démarche d'Adam envers Dieu, d'Adam qui a voulu se faire Dieu, qui a voulu être lui-même la source de toute sa vie, qui a voulu se sauver seul, qui a voulu vivre tout seul, sans son maître et Seigneur, sans son créateur.

Humainement, socialement, on peut sauver sa peau tout seul. Spirituellement, c'est impossible. On ne se sauvera pas seul. Et pour sauver sa vie, il faut laisser le Christ marcher devant nous et le suivre. Il faut donc perdre sa vie. Perdre sa vie, c'est-à-dire perdre ce sentiment que nous avons souvent d'être seul à diriger, à gérer et à régir notre vie ou la vie des autres.

Alors, pour que nous puissions suivre ce Christ jusqu'en sa résurrection, suivre sa croix, car il s'agit de porter la sienne, puisque la nôtre, Il l'a faite sienne, pour que nous puissions nous renier nous-mêmes, ne pas gagner le monde, ne pas sauver notre vie selon les critères du monde, tournons vers ce Dieu et retrouvons notre véritable situation, condition de créature, d'homme dépendant c'est-à-dire d'homme qui tient sa vie de quelqu'un d'autre et qui ne peut vivre que par quelqu'un d'autre. Le Christ nous l'a dit : "Sans Moi, vous ne pouvez rien faire !"

Que cette eucharistie nous aide à ouvrir notre cœur, à ouvrir nos mains et nos pas, à cette route que le Seigneur ouvre Lui-même devant nous. Il s'agit de le suivre. Demandons Lui assez de force intérieure et surtout assez d'amour pour répondre à ce qui est, en fait, une extrême attention, une extrême invitation de sa tendresse.

 

AMEN

 
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