AU FIL DES HOMELIES

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RECONNAÎTRE NOTRE CROIX

Dt 30, 15-20; Lc 9, 22-25
Jeudi après les Cendres - année B (9 mars 2000)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

La croix du Christ et nos croix …

 

I

l n'est pas si facile d'identifier la croix que nous avons à porter, ou du moins, nous l'avons identi­fiée lorsque nous avons traversé des épreuves extérieures du fait de la vie, de la mort, de la souf­france de nos proches ou de nous-mêmes, et que nous avons pu au moment de ces épreuves éventuellement considérer que c'était notre croix.

Mais je veux parler non pas de ces croix tra­giques qui traversent nos vies, mais plutôt de cette chose plus intime, de ce qui fait obstacle en moi à une pleine relation libre et heureuse en Dieu. Il y a des choses que nous voulons bien traverser et que nous identifions comme tragiques et dramatiques dans no­tre vie, et qui ont vraiment allure de croix à nos yeux, mais il y a des choses que nous aimons moins et c'est pour cela que nous n'en parlons pas parce que nous ne pouvons pas les partager, parce que c'est minable, médiocre, mesquin, et ces choses-là, ont un effet tra­gique sur notre relation avec Dieu. Ce sont des choses que nous n'avouons même pas forcément à nos pro­ches, de la bassesse, bref de cette humanité très pué­rile, repliée sur elle-même, pas du tout achevée et qui effectivement sont notre croix, mais des croix quoti­diennes. Et d'accepter que ces choses si viles et si basses, si vilaines comme on dit, soient la croix que nous ayons à porter, c'est très difficile à accepter, parce que nous pensons toujours dans ce domaine-là que c'est parce que nous n'avons pas assez avancé, et que donc, nous devons un peu cacher aux autres, ca­cher à nous-mêmes cette partie très inachevée, très archaïque de notre vie humaine.

Puis, nous nous apercevons au cours des an­nées qu'elle dure, qu'elle s'installe, qu'elle est irritante, et que finalement, nous ne l'avons pas beaucoup mo­difiée, nous avons peut-être des limites, mais ces cho­ses plus indicibles n'ont pas changé.

Et quand le Christ nous dit : "Qui perd sa vie la sauvera", c'est pour nous aider à accepter le fait que nous sommes aussi propriétaires de ces choses-là et qu'il nous faut nous en débarrasser, non pas pour les éradiquer, cela c'est impossible, mais nous pou­vons au moins ne pas accepter qu'elles contaminent tout le bonhomme. Ces bassesses, ces mesquineries, ces petitesses, ces détournements, ces raideurs, ces... etc... malheureusement pour nous, c'est tellement pain quotidien de notre vie jusqu'à la fin, mais là nous avons un travail, un effort à accomplir : c'est de ne pas rêver qu'un jour elles nous seront enlevées, comme par miracle, d'apprendre à vivre avec, de ne pas être leur victime, et surtout de ne pas accepter quelles contaminent par la tristesse, le désespoir, la mésestime de soi, tout ce que nous sommes.

Le péché n'est pas seulement ce côté inachevé de notre humanité, elle est en route d'achèvement, mais n'est pas achevée, mais ces péchés peuvent nous désespérer de l'intérieur et ils peuvent effectivement, comme par contagion, comme une gangrène spiri­tuelle, abîmer notre élan, freiner notre enthousiasme, ternir notre joie.

La croix, elle a toujours une odeur d'infamie, de honte, toujours. Nous voudrions des croix plus glorieuses, ou des tragiques qui soient plus exprima­bles, qui auraient une sorte d'allure dramatique, mais il y a aussi le tragique banal qui contamine tout autant notre vie et qui est infâme, honteux, etc. Et c'est ainsi pour tout le monde. Et ce serait un mensonge à nous faire à nous-mêmes et à Dieu, qui connaît notre croix autant que nous, que de passer son temps à l'esquiver, ou de considérer que nous ne sommes pas dignes de notre croix, mais c'est notre indignité même. Elle n'a jamais grande allure la croix que nous avons à porter, elle est vilaine, puisqu'elle est couleur de mort, et quand le Deutéronome nous dit : "Choisis la vie et non la mort", non pas que nous choisissions la mort, mais au fond, en n'acceptant pas cette croix qui est nôtre, nous finissons pas choisir la mort, ou elle nous choisit. Si elle prend plus de place en nous qu'elle n'en a envie, c'est elle qui finit par nous choisir et par nous contaminer. Porter sa croix, bien, et reconnaître qu'il y a maintenant quelque chose d'inchangeable puisque Dieu ne veut pas le changer, vous avez tous fait l'ex­périence de ces choses qui ne sont pas convertibles, pas comme les canapés, Dieu a des résistance face aux canapés convertibles, sur les conversions intérieu­res, et que donc, nous devons vivre avec, ce que saint Paul appelle l'écharde, libre à nous d'y mettre ce que nous voulons, et bien, ce non-convertible, c'est la croix que Tu me demandes de porter.

Il y a une très grande croix dans l'église en descendant à gauche, j'y pose régulièrement la mienne en disant : "Tu as déjà vaincu cette croix que je porte et qui est d'une laideur incomparable, il me reste sim­plement de continuer à la porter puisque Tu l'as déjà vaincue comme à l'avance." Faites-en l'expérience, à côté de la croix qui est un peu bancale et qui est très lourde, et qui aura raison de nos croix, nous sommes appelés non pas à les dépasser, mais à les porter pour aller plus loin.

Que Dieu nous aide à travers ce carême, à retrouver une sorte de gratitude, parce qu'Il nous a aidé à identifier ce qui faisait croix en nous, que nous n'osions pas trop appeler comme ça et qui pourtant est notre propre contribution à accepter ce que nous sommes, et aussi la grâce que nous devons recevoir de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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