AU FIL DES HOMELIES

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ENRACINEMENT FAMILIAL ET MOBILITÉ MISSIONNAIRE

1 P 5, 1-4; Mt 16, 13-16???
Jeudi après les Cendres - année C (22 février 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

V

ous me permettrez aujourd'hui de faire un sermon hérétique, ça peut arriver. C'est parce que récemment un professeur de Nouveau Testament que j'estime beaucoup qui s'appelle Martin Hengel, qui est allemand, luthérien (c'est terrible), vient d'écrire un livre qui s'appelle : "Pierre le sous-estimé". Donc, ce cher Hengel qui doit avoir plus de quatre-vingts ans, mais qui est très intelligent et qui est très bienveillant pour le catholicisme, la preuve, c'est qu'il a quand même écrit soixante pages dans un mémorial, dans ce qu'on appelle un écrit de fête, pour le Cardinal Ratzinger dont il est l'ami, cela le rachète, peut-être qu'il ira quand même au paradis. Je ne veux pas vous résumer tout le livre parce que c'est très savant, très abstrait, mais je veux vous donner simplement une idée qu'il traite en passant et qui est quand même intéressante.

En réalité, il pense (je ne vous garantis pas mais c'est pour nourrir votre réflexion), il pense que la figure de Pierre a pris beaucoup d'importance à cause de Paul et non pas l'inverse. Pourquoi ? Parce que cela tient à la première mission chrétienne. Comment faisait-on la mission dans la toute première décennie chrétienne en Judée, Samarie, Galilée ? C'était de la mission qu'il appelle "familiale". Chez les juifs de l'époque, c'était comme chez les pieds-noirs : c'est toujours la famille, et donc, tout dépend de la famille. Le dynamisme missionnaire, c'est la famille. C'est pour cela qu'on parle de la belle-mère de Simon, Paul plus tard, râlera contre Pierre qui passe avec sa femme à Corinthe, c'est parce que pour les juifs, l'adhésion au Maître, au rabbi, ne signifiait pas une sorte de sortie de la condition dans laquelle ils avaient été trouvés et appelés. Donc, Jésus les avaient appelés et pour beaucoup, c'est la raison pour laquelle on les cite toujours : Jacques, frère de Jésus, cela veut dire que sa famille avait des liens avec la famille du Seigneur, Pierre, sans doute pareil. On souligne les liens de parenté car le lieu missionnaire était la famille. C'était dans la famille à tel endroit, comme c'était une famille évidemment très élargie, petit se redisaient les gestes et la mémoire du Seigneur. Donc, il faut imaginer la toute première mission chrétienne comme quelque chose de très concret, ils veulent se rassembler d'emblée dans les maisons. Ce n'était pas parce qu'on n'avait pas encore construit des églises ou des synagogues, mais c'est parce qu'on veut faire la mission à partir de la maison, de la familia au sens le plus profond et le plus enraciné. Or, une des nouveautés de Paul, c'est l'itinérance, et une itinérance par bateau, c'est-à-dire l'Air France de l'époque, et on va très loin. Donc là, il est pratiquement impossible de reconstituer les liens familiaux. La mission n'est plus dans un enracinement familial du clan de la famille d'un tel ou d'un tel, mais la dynamique de la pastorale missionnaire, c'est davantage les liens fondés sur la Parole, sur l'adhésion commune. Ce n'est pas nécessairement différent, mais les modes sont différents.

Hengel dit que c'est sans doute comme ça que se sont faits les deux types Pierre et Paul. Pierre représente la mission, comme le dira saint Paul : il est entendu que Pierre fait la mission auprès des juifs. Pourquoi ? parce que c'est un type de mission enracinée dans les liens familiaux, et de famille à famille, c'est la mission concrète, c'est la mission de proximité. Tandis que Paul ira aux païens, il invente une nouvelle manière d'annoncer la Parole qui est de partir dans une cité où l'on rencontre deux ou trois personnes, ce n'est plus la tribu telle qu'on la trouvait en Galilée ou en Judée ou en Samarie, c'est tout autre chose.

Evidemment, il a dû y avoir pendant un bon moment des tensions entre les deux. Et l'on comprend d'ailleurs que l'on ait dit : Paul, de quelle famille est-il, de Tarse, ils n'ont jamais connu le Seigneur. Quelle est la validité de son évangile ? C'est pour cela qu'il se défend dans ses lettres en disant : ne contestez pas la validité de mon évangile, je l'ai reçu directement du Ressuscité. Tandis qu'on disait à Pierre : Pierre, c'est la pierre que Jésus a nommée, et par conséquent, lui, c'est du solide, c'est le cas de le dire ! On sent à ce moment-là la tension qu'il a pu y avoir dans la communauté chrétienne entre les deux types d'annonce missionnaire.

Je vous passe tous les détails, mais ce que je voudrais retenir et qui est quand même assez important, c'est que ce que défend la figure de Pierre, c'est l'enracinement. Ce que défend la figure de Paul, c'est la mobilité de la Parole. Et en réalité, l'annonce du Salut ne se fait que grâce aux deux. L'annonce du Salut, l'annonce missionnaire suppose à la fois l'enracinement et elle suppose aussi la mobilité. C'est pour cela que c'est intéressant de fêter la chaire de saint Pierre à Rome. On n'a jamais fêté la chaire de Paul à Corinthe ou à Athènes. Dans les catégories latines, la chaire, c'est effectivement le lieu terrestre, le lieu enraciné. C'est pour cela que je comprends qu'on ait fait une chaire de saint Pierre à Rome. Dans des catégories latines, on voulait bien dire ce que voulaient dire les Hébreux : la famille, l'enracinement charnel, local de la Parole.

A travers les deux figures, c'est une méditation sur le statut de l'annonce missionnaire de la Parole. Je pense qu'un des aspects de la mission de saint Pierre c'est de nous ramener à l'enracinement de la Parole dans les lieux. C'est pour cela que l'Église de Rome préside à toutes les Eglises locales. Ce qui doit être fondamentalement la mission de Pierre, c'est de rappeler que la Parole est enracinée dans chaque Église locale, c'est pour cela qu'il est le serviteur de toutes les Églises. Ce n'est pas pour dire que les Églises n'ont pas d'importance par rapport à mon Église, mais c'est pour d ire : de même que l'Église est enracinée à cause de ma personne, de mon enracinement familial dans ma chaire, dans le lieu où j'annonce la Parole, de même pour vous, chacune des Églises locales, la Parole doit être enracinée dans ce lieu, dans votre famille, dans les conditions concrètes où vous vivez.

L'autre aspect, c'est celui de Paul, l'enracinement n'est pas un aboutissement, ce n'est pas quelque chose de statique, mais l'enracinement c'est le point de départ pour de nouveaux mouvements, de nouvelles annonces, de nouveaux déplacements missionnaires.

Je crois que même si c'est un peu une hypothèse, cela peut donner beaucoup à réfléchir sur le sens de la figure de Pierre et la complémentarité profonde de Pierre et de Paul qui n'est pas simplement les petits coups de gueule, les disputes à Antioche pour savoir si l'on est pour manger du cochon ou pas de cochon, mais qui est sur le fond du problème : comment la Parole de Dieu advient dans le monde, parce qu'au fond, c'est cela la mission. C'est cela ce qu'on veut faire sur Aix : les années missionnaires, ce n'est pas simplement de pendre des banderoles sur les façades des maisons, c'est d'abord de se demander comment la Parole advient dans le mystère même et l'enracinement d'une ville, d'un peuple, de communautés. Et je crois que pour cela, la méditation et la célébration de la figure de Pierre peuvent nous aider profondément.

 

AMEN

 

 

 

 
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