AU FIL DES HOMELIES

S'EXPOSER A LA MISERICORDE DE DIEU

Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20-6, 2 ; Mt 6, 1-6.16-18
Mercredi des Cendres - messe de midi - année A (1er mars 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,
À quoi sert le carême ? C’est clair : à rien ! La plupart du temps – et nous en avons déjà vécu quelques-uns –, on a l’impression que c’est l’occasion de prendre de belles et convaincantes résolutions : on arrête de fumer, on se prive de chocolats… Mais ça ne tient pas ! Et au bout d’un certain temps, on se dit que, de toute façon, ça ne marchera jamais !
À quoi sert le carême ? À prendre de bonnes résolutions, mais aussi à faire la lessive, pour que notre cœur rouge comme l’écarlate devienne blanc comme la neige ! À quoi bon remâcher le passé ? Le passé est fini, on n’en parle plus… Alors, on ne va pas rabâcher ces vieilles histoires, toujours les mêmes, toujours aussi ennuyeuses. Comme disait Georges Bernanos, « ce qui tue dans le péché, c’est sa monotonie ». Alors, allons-nous nous enfermer dans la monotonie pour avoir un peu plus l’impression de ne jamais pouvoir nous en sortir ?
Précisément, le carême est indispensable pour sortir de toutes les vieilles habitudes et casser tous les vieux schémas. Certes, à la veille de Pâques on se retrouvera dans le même état, rien n’aura changé. Eh bien si, tout aura changé, dès ce soir ! C’est une promesse de Dieu !
Qu’est-ce qui va changer ? À quoi sert le carême ? Quand on y regarde de près, le carême vient à point pour nous montrer ce que nous ne voulons pas voir. Nous ne voulons plus voir qu’au fond de nous-mêmes, au plus intime de notre cœur, des choses peuvent changer. Pas de grandes choses, pas des choses extraordinaires ! Ni ma situation financière, ni une nouvelle relation d’amitié ou d’amour qui viendrait me sauver du marasme… C’est beaucoup plus simple que cela. Il y a une maladie dans l’homme, par laquelle on croit que plus ça change, plus c’est la même chose. Nous sommes très complices de cela, et nous ne faisons rien pour que ça change parce que la continuité, c’est la sécurité de nous-mêmes par rapport à nous-mêmes. Voilà le grand problème ; nous vivons dans une image de nous-mêmes qui finalement ne nous va pas si mal que ça ! On arrive à en tirer parti, soit aux yeux des autres, soit surtout à nos propres yeux, et on trouve que finalement, plus on maintient le style, plus on se maintient nous-mêmes dans la redite et la répétition, plus il y a de chances que ça dure. C’est la prière de Madame Bonaparte : pourvu que ça dure ! C’est notre vœu le plus cher. Même si nous sommes très chrétiens, très croyants, très désireux de nous convertir, il y a quelque chose à la racine de nous-mêmes qui veut que ça continue comme avant.
La conclusion, c’est que le changement, c’est bon pour les sermons, mais au fond, qu’est-ce qui nous va le mieux ? C’est que ça continue comme avant ! On va quand même se dire, pour se tromper un peu, qu’en arrêtant de fumer, ça va aller mieux. Mais même cela, quel piège ! Car si à la fin du carême je me présente simplement devant Dieu et lui dis : « Pendant quarante jours j’ai arrêté de fumer », Dieu dira : « Et alors ? Qu’est-ce que ça change ? » Et moi de répondre : « J’ai amélioré l’image de marque de moi-même ! » Ce à quoi Il tranchera : « Est-ce cela la vie chrétienne ? »
Voyez-vous pourquoi il y a un piège terrible dans tout cela ? Quel est le but qui organise nos actions, notre manière d’être, avec les autres, et finalement notre manière d’être avec Dieu ? C’est de nous organiser nous-mêmes pour essayer d’acquérir une stabilité et une continuité qui nous rendent invulnérable. C’est cela le vrai péché. Et ne me dites pas que vous ne connaissez pas vos péchés à partir de ce soir, "un homme averti en vaut deux", vous savez où est la racine du péché : c’est qu’on est pleinement satisfait de ce qu’on est, sans nous le dire, avec de grandes déclarations de fausse humilité. Cela ne marche pas si mal, toutes nos petites négociations, tous nos petits arrangements avec la vie, avec la prière, avec les autres et avec Dieu ! Tout cela fait que les choses deviennent complètement figées, et que petit à petit nous commençons à nous paralyser.
C’est pour cela qu’il y a le carême. C’est pour démonter ce processus. Essayer de démonter tous les procédés que nous trouvons dans notre cœur pour essayer de "sauver la face". Essayons d’aborder notre cœur, non plus avec cette espèce d’éternelle couche de peinture qui fait que, comme les vieux bateaux, nous tenons grâce à la peinture ! Essayons de ne plus être un vieux bateau qui tient à la peinture. Cette année, n’essayons pas de remettre encore une couche de peinture ! Ça ne marchera plus !
Que faut-il faire alors ? C’est là où le carême est indispensable. Qui peut changer quelque chose dans cette espèce de surgelé affectif, intellectuel, social, familial que nous nous sommes fabriqués en fossilisant notre cœur ? Il n’y en a qu’Un qui peut le changer. C’est là où tout se joue ! Ou bien nous sommes un fils cadet, celui qui se dit tout à coup, quand il voit que son cœur est fichu, « je retournerai vers mon père ». Ou bien nous sommes le fils aîné, celui qui est resté tout le temps, celui à qui nous ressemblons le plus, qui entend de la musique dans la maison, et qui se dit tout à coup : « Ce n’est pas possible de faire de la musique à cause de mon frère qui est revenu ! Ce n’est pas possible que mon frère ait changé ! Ce n’est pas possible que je change non plus ! ». Voilà le raisonnement du fils aîné. À son père il dit : « Tu n’y peux rien ! Tu es un lâche, tu es un faible ! Tu as laissé mon frère dilapider l’héritage. Je ne peux plus supporter ça. Je ne vais pas rentrer dans la fête ! » Le père lui dit : « Mais il a changé ! » Et l’aîné : « Je ne veux pas le savoir ! Moi j’étais là, j’ai toujours eu droit à avoir un chevreau toutes les semaines, tu n’as même pas pensé à me l’offrir, donc, je ne bouge plus ! C’est fini, je suis figé, je ne changerai plus rien ! »
Voilà à quoi sert le carême ! À casser cette espèce de procédé de fossilisation, de surgélation de notre cœur. Il faut que ça s’arrête ! Parce que, si on continue comme ça, il n’y en a pas un qui est parti, parce que celui-là au moins il est revenu, mais le deuxième, qui ne veut pas entrer, lui on ne sait pas où il va. Nous sommes tous d’une manière où d’une autre des fils aînés. Même s’il y en a parmi nous qui sont baptisés plus récemment. Et nous avons tous l’idée que ça doit être comme ça et pas autrement. Le comportement religieux en général suscite ce terrible danger de se dire que puisque maintenant je sais quelle est ma religion, je sais ce que je dois être ! Une certaine manière de vivre sa religion, sa foi, sa vie avec Dieu, ses actes et ses œuvres, est de se dire : « Oui, ça y est, maintenant je sais. Donc ça doit fonctionner de telle et telle façon ».
C’est faux, car le carême nous dit que ce n’est pas nous qui pourrons changer cela, mais Dieu. À une condition pourtant, c’est de nous laisser exposer le cœur à la tendresse et à la miséricorde de Dieu. Au fond, nous sommes ici ce soir pour cela : non pas pour ruminer un passé qui nous déplaît, et dont on imagine pouvoir se débarrasser en racontant ses petites histoires au confessionnal, non pas pour essayer de nous fabriquer une image resplendissante et qui va nous redonner une nouvelle hypocrisie ! Nous sommes là simplement parce que nous disons à Dieu : « Ecoute ! Il n’y a plus que Toi qui peux faire quelque chose ! »
Tel est le carême : se tourner vers Dieu et Lui dire qu’il n’y a plus que Lui pour faire quelque chose pour nous. C’est d’ailleurs ce que disait le prophète Isaïe à ses coreligionnaires : Dieu ne supporte plus les sacrifices ! Le visage de juifs pieux que vous vous donnez, ça ne l’intéresse pas ! Puisqu’Il lit à l’intérieur, Il est bien placé pour savoir la distance qu’il y a entre les deux ! Si vous essayez de vous tromper vous-mêmes, ou de tromper votre entourage, libre à vous, mais ça ne trompe pas Dieu ! Il sait très bien que vous avez les vêtements tachés de sang comme l’écarlate. Il sait très bien que vous ne voulez pas changer. Mais peut être que Dieu, Lui, peut le faire…
Finalement, le carême pose la question : Dieu peut-Il le faire ou non ? La réponse est claire : oui, Il peut le faire !

 
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