AU FIL DES HOMELIES

Photos

LA CERTITUDE DU PARDON DE DIEU

Jl 2,12-19 ; Mt 26, 69 – 27,26
Célébration du mercredi des Cendres – Année B (14 février 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Qui sait, s’Il revenait, s’Il nous faisait miséricorde ».

Frères et sœurs, vous l’avez entendu, le premier texte que nous avons lu et proclamé est un texte d’un prophète, Joël, qui accompagne le peuple au moment où se produit en lui une prise de conscience. Prise de conscience de ce danger politique qui règne sur son territoire. Ce peuple risque purement et simplement de ne constituer qu’une bouchée devant les armées du peuple assyrien. Il n’y a pratiquement plus d’espoir. Politiquement, rien n’a fonctionné. Le peuple commence à prendre peur. Dans ces cas-là, on fait des processions, des pèlerinages, des tas de démarches spirituelles, on se convertit, on retourne à la messe en grand nombre, bref, on fait tout ce qu’il faut pour essayer de changer la situation. Evidemment, le prophète Joël accompagne son peuple et ne peut pas le désavouer dans cette manière qu’il a de vouloir demander pardon.

Cependant, il instille une sorte de doute. Il dit : « Tout le monde va faire des efforts. Mais qui sait si ça va marcher ? » Voilà une chose étonnante de la part d’un prophète ! On pourrait plutôt s’attendre à ce qu’il dise : « Allez au temple deux fois plus souvent, pratiquez davantage encore, faites plus de sacrifices, essayez de jeûner le plus possible, faites des efforts. » Or il déclare : « Faites tout cela, mais qui sait, s’Il revenait… » Je trouve que cette réaction du prophète, qui n’est pas réductible à une formule oratoire, est vraiment un sentiment d’angoisse que Joël fait lever dans le cœur de ses auditeurs. D’une certaine manière, il vient troubler cette confiance, cet élan qu’il devrait y avoir, puisque le jeune époux va quitter sa famille pour aller prier au Temple, et tout le monde va sortir de chez soi pour aller au Temple… Qui sait, s’Il revenait ! Presqu’une réponse de Normand : « Pt’êt ben qu’oui, pt’êt ben qu’non ». C’est extraordinaire parce que c’est très révélateur de notre propre attitude vis-à-vis de notre péché.

Comme nous commençons le carême, après tout, recommençons à porter un regard sur notre péché. Ça peut être utile, ça peut nous rendre service ! La plupart du temps, nous ne voulons pas voir nos péchés en face. Ce n’est déjà pas terrible ! Ça veut dire que notre cœur, notre intelligence, notre manière de comprendre notre relation morale avec les autres et avec Dieu ne sont pas tout à fait au point. On fait tout pour se boucher les yeux, on ne veut pas voir le mal. En effet, nous avons du mal à regarder le mal. Ce n’est pas un jeu de mots. Nous éprouvons la souffrance et nous ne voulons pas la voir. Nous voilà comme pris dans une espèce de manœuvre. Déjà le mal a saisi quelque chose au niveau de notre cœur, et… nous sommes pris. Nous sommes piégés. C’est l’une des grandes finesses du Démon, du Tentateur, que de provoquer le mal sans que nous nous rendions compte qu’il était derrière. En général, le Démon sait nous guider pour que, sur le point de tomber dans le piège, nous n’y voyions rien, et que nous restions aveuglés par le mal que nous avons fait en nous trouvant toutes les excuses imaginables.

Essayer de désarticuler ce mécanisme n’est déjà pas facile. Nous le savons tous, il y a une certaine complicité en nous avec le mal ; c’est sans doute ce qu’il y a de plus profond et de plus terrible dans le péché originel. La vraie douleur, la vraie blessure du péché en nous, est le fait d’agir en nous en se cachant. Si ce n’était que ça, nous pourrions encore faire un petit effort de lucidité, pour se dire que nous avons besoin d’ouvrir les yeux, de mettre des lunettes, pour être plus lucides en face de ce qui nous arrive ou de ce qui nous est arrivé. Mais le pire, c’est cette espèce de doute qui s’infiltre : qui sait, comment va-t-Il réagir ? Que va-t-Il faire lorsque j’irai Lui demander pardon ? Là, c’est plus grave, parce que c’est déjà engagé dans une démarche religieuse. Il ne s’agit pas seulement de lucidité sur les conditions humaines de notre action. Il s’agit de prendre conscience qu’il faudrait changer, aller voir Dieu, faire des sacrifices, faire tout ce qu’il faut, mais finir par se demander si ça va marcher à coup sûr. Là, c’est un des aspects de la conversion les plus difficiles à gérer. La preuve est qu’on n’y pense presque jamais. Il y a au cœur même de nos conversions une sorte de doute, une sorte d’anesthésiant spirituel, qui nous empêche de reconnaître spontanément que Dieu peut nous pardonner. Quand on a vu le mal en face, on se dit que non, il n’est pas sûr que ce soit pardonnable. Je vous avoue qu’une des choses qui m’a toujours le plus scandalisé, quand je confesse, c’est quand certaines personnes disent : « J’ai déjà demandé pardon de ce péché une autre fois, mais je ne suis pas sûr que Dieu m’ait pardonné ». C’est incroyable ! Ça existe ! On se dit que le péché est tellement une rupture ! Ce n’est pas une question de gravité, il ne s’agit pas d’avoir tué père et mère ou d’avoir organisé des attentats, ce n’est pas ça. Mais nous sentons au plus intime de nous-mêmes que la manière dont fonctionnent le péché, le mal en nous, fait que nous sommes bloqués, paralysés, comme fascinés par le mal, et nous nous demandons si Dieu peut vraiment vaincre cela.

Frères et sœurs, cette interrogation a toujours existé dans le cadre de l’ancienne Alliance. Israël a vécu avec cette conviction qu’il fallait demander pardon. Mais il y avait une telle fragilité de la relation entre l’homme, le peuple et Dieu, qu’au fond, il fallait toujours recommencer. C’est étrange ! Tous les rituels de l’Ancien Testament insistent sur le fait de recommencer sans arrêt, parce que il fallait redemander, à la fois parce qu’on se rendait compte qu’on était toujours pécheur et qu’on était toujours en train de briser le lien de l’Alliance, en même temps comme s’il avait fallu effacer cette espèce de pressentiment terrible que, peut-être, Dieu ne pourrait pas pardonner, Dieu ne supporterait pas notre péché et notre demande de pardon.

Je pense que c’est l’un des aspects les plus lourds de la conscience contemporaine. Aujourd’hui, vis-à-vis du mal, nous peinons. Nous peinons parce que, comme Dieu semble avoir disparu de l’horizon mental, culturel, intellectuel de beaucoup d’hommes, surtout en Occident, nous nous disons que finalement Dieu a peut-être disparu de la conscience des hommes parce qu’Il s’est voilé la face devant leur péché. C’est pour cela que ça se retourne souvent par cet argument que nous connaissons tous : « Si Dieu existait, nous ne ferions pas de telles bêtises ! » C’est là où nous nous piégeons nous-mêmes. Nous pensons que Dieu ne devrait pas faire ceci ou cela, alors que notre péché nous paralyse simplement et nous fait tellement peur que nous projetons sur Dieu une sorte de crainte, peut-être de dégoût, parfois même de mépris, vis-à-vis du péché des hommes.

Si j’ai choisi ce diptyque dans les évangiles – les deux scènes se suivent, de Pierre et de Judas – en réalité, même si on voit Pierre pleurer, ce n’est pas encore le moment du pardon. Les larmes de Pierre nous ont toujours touchés parce qu’on se dit qu’il rencontre le visage de Jésus, mais que veulent dire ces larmes de Pierre ? Elles veulent dire qu’il se sent pardonné et qu’il est déjà pénitent ? Dans ce cas-là, il aurait eu le courage de faire quelques pas vers le Golgotha ! Or, il n’a pas bougé. Etait-il dans cette espèce de paralysie, de fascination qui pousse à se dire : « Dieu peut-Il vraiment me pardonner une chose pareille ? Je L’ai renié, je n’ai pas manifesté que j’étais à ses côtés, c’est insupportable ! » Quant à la manière dont Judas réagit, elle est trop claire : « Ce que j’ai fait est impardonnable ! » Avec cette légère pointe : « Je l’ai fait sans penser que ça irait jusqu’à la condamnation », comme si c’était une excuse devant l’horreur de sa trahison.

Frères et sœurs, s’il y a une chose que nous, chrétiens, avons à essayer de réaliser et de graver dans notre cœur aujourd’hui, c’est bien la certitude du pardon, la certitude du pardon de Dieu. Au fond, si nous ne croyons pas que Jésus par sa mort et sa résurrection a vaincu le péché et le monde en tant que monde de péché, si nous ne croyons pas cela, c’est que nous laissons encore quelque chose du doute fissurer notre cœur et fissurer notre relation avec Dieu. Et là, la foi consiste à faire confiance à Dieu, mais quel Dieu ? A quel Dieu faisons-nous confiance ? A un Dieu tout-puissant qui devrait mener les choses selon qu’on le pense ou qu’on le voudrait ? Ou bien croyons-nous en un Dieu qui a pu s’exposer d’une façon incroyablement vulnérable à notre péché et qui dans le moment même où Il s’est avancé vers sa mort et sa résurrection, a dit : « C’est uniquement pour qu’ils soient pardonnés » ?

Frères et sœurs, il est très difficile de croire au pardon de Dieu. Non pas simplement à la mécanique de la pénitence, qu’on entend parfois critiquer, en disant que c’est trop facile, qu’on va demander pardon et puis que c’est fini ! C’est très difficile de demander pardon. Je ne dis pas ça pour vous décourager, je ne veux pas désespérer Billancourt. C’est vrai que le mystère même du pardon, quand on voit le poids du mal et du péché, alors, c’est vrai, il y a de quoi perdre cœur. Et je pense qu’être chrétien, c’est savoir que, à un moment ou l’autre, il faut avoir une vraie confiance en Dieu, en disant : « C’est vrai, personne d’autre ne peut résoudre ça que Toi ».

Et s’il y avait déjà ce soir dans notre cœur cette conviction qui commence à se lever comme une timide aurore, cette conviction que la lumière du pardon vient vraiment de Dieu, non pas simplement de mes efforts ou de tout ce que je peux améliorer dans ma vie, mais simplement que je vis pardonné. S’il y avait ça, ce serait déjà le plus grand pas pour inaugurer notre carême et faire que ce ne soit pas simplement une démarche de réassurance que les choses peuvent finalement continuer cahin-caha comme elles vont d’habitude, mais simplement que la nouveauté du salut ne viendra pas de nous, en tant que nous essaierions d’éclairer notre vie ou d’affirmer notre courage, mais que cette lumière ne peut venir que de Dieu.

 
Copyright © 2018 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public