AU FIL DES HOMELIES

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QUE TON OUI SOIT OUI

2 Co 1, 18-22
Mercredi des Cendres – année C (6 mars 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Nous vivons une drôle d’époque, une époque dans laquelle on se déchaîne dans la recherche scientifique pour expliquer le monde, la vie, toutes sortes de phénomènes qui nous dépassent de tous les côtés mais au sujet desquels nous voulons sans cesse avoir des certitudes, montrer, critiquer, prouver, démontrer, démolir les hypothèses, en reconstruire d’autres. Bref, nous sommes dans une civilisation qui veut absolument atteindre une vérité, la vérité scientifique. C’est louable et très important. Cela nous permet de vivre de façon plus confortable que ceux qui vivaient dans la grotte Chauvet ou à Lascaux. Mais il y a quelque chose de paradoxal : au moment même où nous sommes tellement attentifs à essayer de connaître la vérité scientifique de tous les phénomènes, nous perdons de plus en plus le sens pur et simple de la vérité. Et le point sur lequel cette perte du sens de la vérité est la plus visible, la plus blessante pour l’humanité actuelle, c’est la vérité concernant le mal.

Nous vivons dans une sorte d’anesthésie du sens de la vérité par rapport au mal. C’est comme me le disait un ami pasteur protestant : « Si on pouvait expliquer le mal, ce ne serait plus le mal car il aurait de bonnes raisons ». Ce n’est pas bête car pouvoir expliquer le mal, c’est d’une certaine manière le justifier. Voilà pourquoi un certain nombre de philosophes ont cru que l’on pouvait trouver une justification au mal, avec d’ailleurs la meilleure intention du monde : c’était pour faire plaisir à Dieu en soulignant que ce monde était un peu mal fichu, mais finalement que le mal n’était pas si mal que cela, c’était comme les ombres au tableau. S’il n’y avait pas des noirs sur les tableaux, les rouges, les bleus et les jaunes n’éclateraient pas avec une telle splendeur.

Nous laissons à ces philosophes le soin d’expliquer le mal car nous ne sommes pas là ce soir pour cela, mais pour constater que face au problème du mal, nous avons peur d’essayer de balbutier la vérité du mal. Ce qu’il y a de pire dans le problème du mal, c’est que c’est un vrai problème. Si c’était simplement quelque chose qui nous trouble, qui nous émeut ou qui nous rend démuni, ce qu’il est déjà la plupart du temps, ce ne serait pas le pire. Cela voudrait dire simplement que nous nous sentons faibles devant le mal. Nous nous faisons tout petits dans notre impuissance. Mais le pire, c’est quand on n’est pas capable de vraiment faire face au mal.

La raison pour laquelle j’ai choisi ces deux textes, c’est que le premier critère, c’est oui ou non. Il n’y a pas de milieu, pas de discussion là-dessus. Quand c’est mal, c’est mal et quand c’est bien, c’est bien. Et si nous avons une conscience humaine – nous ne sommes pas encore dans les hautes sphères de la théologie –, c’est d’abord pour discerner ce qui est bien, ce qui est mal, et en conséquence dire que ce qui est mal est mal et ce qui est bien est bien. C’est pour cela que dans l’Evangile, le Christ dit : « Oui ? Oui », assertion. « Non ? Non », assertion. Le jugement sur le bien et sur le mal, c’est le fondement même de la conscience humaine qui a comme prérogative première et absolue de pouvoir nommer le mal. Dès que cela nous arrive et que nous en sommes victimes, nous savons très bien le faire. Quand on est responsable, il est curieux comme cela devient de l’enfumage.

Si le XXème siècle a été si terrible et cruel – le plus grand siècle des persécutions, certes religieuses, mais aussi humaines –, c’est parce que nous n’avons pas su nommer le mal. On a toujours dit que cela pourrait s’arranger, que l’on pourrait faire en sorte que le communisme ait un visage humain, mais ce n’est pas possible. Quand cela détruit, cela détruit. Quand on met les gens dans des camps, on les met dans des camps et ce n’est pas comme cela que l’on va les rééduquer. La vérité, c’est que quand on détruit, on détruit et quand on construit, on construit. Ce n’est pas plus malin que cela. Encore faut-il le voir. Voilà le problème fondamental de notre existence humaine. Nous sommes toujours à un moment ou l’autre de notre vie en face du problème du bien et du mal pour de multiples raisons, mais la plupart du temps, nous y sommes vraiment lorsqu’il s’agit des orientations fondamentales de nos vies et de nos actions.

Voilà donc la première chose : nommer le mal, c’est appeler un chat, un chat. Cela peut paraître paradoxal mais le mouvement même de la conversion du Carême, c’est appeler Dieu, Dieu, bien, bien, mal, mal. S’il n’y a pas cette lucidité fondamentale, nous sommes en train de déchoir purement et simplement de notre humanité. Ce n’est pas discutable. La réalité du mal est là et si on ne la reconnaît pas, c’est devenir complice.

La deuxième chose est qu’il faut pouvoir cerner le mal. Il y a dans notre attitude vis-à-vis du mal une nécessité chirurgicale. Quand un chirurgien doit opérer, il a un champ opératoire. Il a déjà dû déterminer l’endroit où il allait intervenir avec le bistouri, les pinces, les ciseaux, etc., puis il vous remet sur pied. Il faut donc déterminer le champ opératoire. C’est là qu’actuellement ça part dans tous les sens. Le champ opératoire devant être cerné, quand quelqu’un commet le mal, ce n’est pas la faute de tout le monde. Là-dessus, nous perdons complètement pied lorsque nous dissolvons la responsabilité face au mal en disant : « C’est toute la société qui est pourrie ». Ce n’est pas vrai.

La racine du mal est dans le cœur, dans l’énergie, dans le mouvement de celui qui agit. Qu’il y ait eu des causes antérieures qui aient rendu cet homme capable de mal agir, c’est possible, mais en attendant, quand un homme prend un fusil et tire sur un autre, ce n’est pas la société qui tire. Il faudrait que cela soit clair dans notre conscience de chrétien. C’est un homme qui voit un autre homme en face de lui. Peut-être qu’il ne récite pas les Dix Commandements, peut-être n’y croit-il pas ? Mais le fait est que le mal est là. Là encore, il ne s’agit pas de faire un vague champ opératoire où il suffit d’excuser n’importe quoi en disant que de toute façon, c’est le péché de tout le monde. Quand une faute est commise, vous pouvez relire tous les textes de la Bible : « Contre Toi, contre Toi seul, j’ai péché ». Nulle part il est dit qu’on a péché ou bien qu’on est responsable du mal qu’a fait un tel. Chaque fois, c’est considéré comme une dérobade.

Ici, c’est la même chose. Et c’est ce que Paul dit aux Corinthiens : « Quand je vous ai annoncé la Parole de Dieu, le salut, je n’ai pas dit oui et non ». En effet, le Christ n’a pas dit oui et non. Il a dit oui, il n’y a eu que oui en Lui. C’est précisément parce que Jésus Lui-même est entré complètement dans le mystère de sa présence en face du mal qu’Il a pu le nommer. Quand Il dit : « Pardonne-leur », Il sait qu’Il pardonne à l’homme en tant que pécheur. Même s’Il dit : « Ils ne savent pas ce qu’ils font », cela n’excuse rien. Ils le tuent.

Frères et sœurs, il ne s’agit pas de verser dans le pathos ! C’est la vérité même de ce que l’on nous demande d’être comme croyants. Cela veut-il dire que nous allons être des accusateurs du haut de notre perfection et de nos hauts sentiments religieux ? Non, il ne s’agit pas de nous justifier par rapport au mal du monde en disant que nous n’y avons pas part. Mais il s’agit de le voir, de le nommer, de le situer. Il y a même chez les chrétiens une curieuse manière à certains moments de rendre compte du mal qu’ils font, en disant que c’est Satan qui les y a poussés. Mais ce n’est pas Satan qui a organisé les camps de concentration en Russie, c’est Lénine. Alors, on peut toujours essayer d’imaginer que Satan trouvait que Lénine était une bonne proie, et cela je n’en sais rien. Mais il n’empêche que l’on ne peut pas excuser les choses. C’est la dignité de l’homme qui est en cause. L’homme peut choisir entre le bien et le mal. Si on lui retire cela, on en fait un être manipulé et manipulable.

Frères et Sœurs, lorsqu’on entre en Carême, la première démarche que nous devons faire est une démarche de vérité face au mal, vérité face à la Parole de Dieu. Il y a là une œuvre de discernement et c’est précisément ce qui est évoqué par la figure de la conversion. Se tourner vers telle direction ou vers telle autre, c’est comme la tentation dans Tintin et Milou. Il suit un petit chien à l’air de démon qui a des ailes ou bien un autre en forme d’ange. C’est très mignon mais c’est bien là le problème : nous sommes devant le mystère d’un choix, cela c’est bien, cela n’est pas bien. On peut essayer de trouver toutes les excuses, de tout  atténuer, peut-être que oui, peut-être que non. Mais ce n’est pas la vraie attitude chrétienne. La vraie attitude chrétienne n’est pas de voir pour les autres d’abord. L’évangile de dimanche dernier disait que l’on voit plus la paille dans l’œil des autres que la poutre qui est dans notre propre œil. C’est vraiment cette œuvre de discernement qu’il faut faire.

Frères et sœurs, telle est la démarche que nous entreprenons ce soir. Ce n’est pas comme on le dit parfois une démarche seulement spirituelle, bien que le discernement de la vérité soit éminemment spirituel. C’est vraiment le fait que nous sommes remis par grâce de Dieu devant la réalité de ce que nous sommes. Non pas pour dire que nous avons tué père ou mère, que nous avons été atroces et que nous avons été les moindres des êtres humains. L’exagération dans ces cas-là est mauvaise conseillère et elle nous laisse encore le choix de nous dérober. Non, nous sommes des pêcheurs ordinaires face au mal ordinaire, face au bien ordinaire. Encore faut-il vraiment accepter cette condition-là.

Frères et sœurs, que ce temps de Carême soit porté par un seul nom : oui ? oui. C’est tout.

 
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