AU FIL DES HOMELIES

Photos

UN JEU DE REGARDS

lecture à préciser
Mercredi des Cendres – année A (26 février 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Qu’y a-t-il de plus impondérable, apparemment de plus insaisissable dans notre expérience humaine que le regard ? Et pourtant y a-t-il une autre expérience qui ait autant de poids ?

Le regard est une réalité absolument insaisissable, on croit que c’est dans les yeux mais c’est ailleurs, on ne sait pas où il regarde, souvent là où on ne pense pas qu’il est en train de voir, on ne sait pas si on est saisi par le regard ou si on lui échappe. Le regard est une des expériences humaines les plus profondes qui ont fait méditer tant de sages et de philosophes et aussi d’auteurs bibliques mais ce regard, quel est-il ? Quel regard peut être décisif dans notre vie ? Le regard amoureux, le regard par lequel on accueille les derniers gestes et les dernières expressions du visage de quelqu’un qui va mourir, le regard qui dit la naïveté et la beauté de la joie d’un enfant, le regard qui exprime le bonheur d’aimer et d’être aimé ? Oui certainement, mais il y a aussi des regards qui sont beaucoup plus difficiles à saisir et à comprendre, surtout quand au début d’un Carême, on veut faire pénitence. On pourra tourner le problème dans tous les sens, le sens profond, radical de la pénitence, ce n’est pas de se frapper la poitrine, ni de pousser des gémissements et des hululements, le problème de la pénitence, c’est un problème de regard.

Ce soir, si nous sommes ici dans cette église, c’est parce que nous croyons qu’à travers le regard, peut passer la plénitude de la présence de l’autre et qu’à travers notre regard, on peut exprimer aussi des moments extraordinaires qui disent une certaine plénitude. Mais c’est aussi parce qu’on sait que ces mêmes regards, le regard de chacun d’entre nous, sont capables, à certains moments, de faire passer le pire de nous-mêmes. Il y a des regards qui tuent, des regards de haine, des regards de désespoir et des regards d’abandon. C’est un peu cet entrecroisement de tous ces regards qui fait l’histoire humaine. Si on le pouvait – mais c’est impossible heureusement –, on pourrait faire l’histoire de quelqu’un simplement par une succession de regards. C’est sans doute ce qui fascine surtout les photographes, les cinéastes et les peintres. Quand on voit certains regards dans les tableaux, on est absolument sidéré, saisi, totalement démuni. C’est précisément cette expérience du regard qui est au cœur de notre relation avec Dieu.

Je ne parlerai pas trop ce soir de la relation du regard entre les humains, il suffit de le lire dans le livre de notre propre histoire. Mais vis-à-vis de Dieu, quel est ce regard de Dieu et quel est notre regard sur Dieu ? A travers le récit du reniement de Pierre, c’est la description d’un jeu incroyablement subtil, rapide comme une partie de tennis, un jeu de regards entre des humains. Il y a d’abord le regard de Pierre. Il fait nuit, il a les yeux ouverts mais c’est la nuit et avec ce côté forcé du regard qui veut essayer de savoir ce qui va arriver. On ne peut pas dire que Pierre soit aveuglé, on peut laisser entendre qu’il est dévoré de curiosité, il voudrait savoir ce qui va arriver à son maître mais selon quel type de regard ? La curiosité, la peur, l’horreur, la crainte ? En tout cas, c’est un regard qui ne manque pas de culot. En effet, quand trois personnes l’interrogent en lui disant : « Ton accent te trahit, pas ton regard, mais ta manière de parler, tu es Galiléen », que fait-il ? Il regarde et il voit que le regard des autres autour de lui est en train de l’anéantir.

Pour lui, c’est pratiquement une condamnation, peut-être pas à mort, mais en tout cas une condamnation parce qu’il est un intrus entré dans un espace, celui du grand prêtre, où normalement le regard de Pierre ne devrait pas se poser, car tout cela se passe la nuit à l’abri des regards. Et là, il y a des regards qui se dressent, qui se lancent contre lui comme des flèches. Pierre est comme prisonnier des regards qui l’entourent et il ne trouve qu’une manière d’échapper à ce regard, c’est de mentir : « Non, je ne le connais pas ».

C’est terrible de comprendre ce qu’est un reniement : le regard fait voir, le regard des autres me tue, cependant je peux encore échapper à ce danger du regard des autres par le mensonge. Du coup, les ténèbres dans lesquelles se trouve Pierre sont pour ainsi dire redoublées par les ténèbres face à la vérité, les ténèbres du mensonge.

Frères et sœurs, nous essayons de ne pas trop renier mais combien de fois avons-nous eu la tentation de renier ? « Non, ce n’est pas moi, non je ne connais pas ces exigences de vie chrétienne, je ne connais pas, alors n’insistez pas, c’est trop pour moi ». Et à ce moment-là, c’est comme si c’était le regard des autres qui me tient, qui m’emprisonne et qui me fait tomber. Et moi qui, sentant que je vais chanceler, essaie désespérément de maintenir mon regard en face. Pourtant, je sais que déjà mon regard, avant même mes paroles, est déjà rempli de cette lâcheté et de ce mensonge. C’est cela la scène du reniement de Pierre mais avec quelle surprise, au moment même où son regard vient de couler, de s’écrouler, un autre regard se pose sur lui. Ce regard-là, il ne s’y attendait vraiment pas, il pensait que son maître était en train de se débattre dans des débats théologiques sur son identité avec les grands prêtres. C’est bien commode de se dire que celui qui est le principal objet de mon regard, qui a été pendant trois ans Celui que j’ai suivi, écouté, vu, dont je suis le témoin et qui m’a dit des choses extraordinaires, c’est bien commode de se dire : « Non de toutes façons, Il n’est pas là, Il a disparu de l’horizon, Il est loin, ce n’est pas la peine ». C’est pourtant ce que Pierre pensait et c’est ce sur quoi Pierre a été fondamentalement démenti : « Tu n’as pas compris que mon regard ne te lâchait pas ! » Il n’y a pas beaucoup d’expériences de regard et de trahison qui aient pu aboutir à cela. On le voit de temps en temps dans des films et je pense que, sans le vouloir, on veut essayer de renouveler cette espèce d’effet de surprise qui nous est décrit dans les Évangiles. Qu’est-ce que ce regard dans lequel on se sent pris non seulement par le regard des autres mais aussi à son propre mensonge, à sa lâcheté, à son manque de courage et pour tout dire, à son manque de foi ?

Frères et sœurs, c’est ce regard-là, ce n’est pas la peine de vouloir trop nous tromper, ni de vouloir trop nous excuser, nous avons toujours des motifs pour dire que nous avions des œillères mais quand même, quand on regarde face à face – et surtout dans le cas de Pierre lorsqu’on est regardé face à face –, quelle curieuse expérience du regard qui à la fois, au moment même où vous mentez, vous dit la vérité de vous-même et cependant ne vous pèse pas. « Jésus posa sur lui son regard », comme si Jésus ne renonçait pas à regarder Pierre comme Il l’avait regardé pendant des mois et des années.

Y croyons-nous encore ? Croyons-nous qu’après des années de répétition des mêmes fautes, des mêmes bêtises, Dieu est capable de nous poser ce regard et de nous dire simplement : « Je ne t’ai pas lâché du regard et comme tu sais que mon regard est ce qu’il y a de plus précieux, de plus lourd dans mon cœur, Je veux le faire peser sur toi pour que mon regard devienne en toi présence et pardon ». Cela aussi, le croyons-nous encore ? L’acceptons-nous ? Le reconnaissons-nous ? Sommes-nous capables d’identifier ce regard de vérité et de lumière qui se pose sur nous ? Nous sommes souvent un peu à court quand il faut répondre, qui que nous soyons, ce n’est pas une question d’être laïque, prêtre, diacre ou tout ce que vous voudrez, c’est simplement que ce regard est extrêmement difficile à porter, à accueillir, comme si – c’est peut-être ce qui est le plus mystérieux – étant envahi par le regard du Christ, tout à coup on résistait et on se disait : « Non ce n’est pas possible ! »

Au fond, le regard de Pierre au moment où il est vu par le Christ, c’est le regard interrogateur qui dit : « Est-ce que le pardon est encore possible, vu l’état dans lequel je me suis mis ? » Alors, Dieu utilise une sorte de subterfuge pour aller plus loin dans cette histoire et c’est ce qui était évoqué dans la première lecture, celle du serviteur souffrant d’Isaïe, ce personnage mystérieux, on ne sait pas qui il est, mais ça a dû correspondre à une scène terrible d’un homme arrêté, condamné, méprisé, objet de tous les regards méprisants de l’entourage. Cet homme-là, on dit qu’il n’avait plus visage humain, qu’il n’avait plus ni beauté, ni regard.

En réalité, il en avait un. Il avait le regard de ceux qui se sentent remplis par la mort, par la souffrance, par le mépris et l’abandon. Ce serviteur souffrant, c’est quelqu’un qui, sans peut-être même le savoir, a reflété à ce moment-là quelque chose du regard de Dieu sur l’humanité. Car – c’est peut-être là ce qu’il faut absolument déjouer dans notre entrée en Carême – le regard de Dieu sur nous n’est pas un regard clair, lumineux, avec une espèce de puissante luminosité de projecteurs, comme s’il était impitoyable pour déceler en nous la vérité. Le regard de Dieu passe jusqu’à nous par le serviteur fidèle, le serviteur souffrant, par le Christ qui est en train d’amorcer son agonie et son chemin vers la mort. Lui aussi n’avait plus tout à fait figure humaine, lui aussi dans son regard avait quelque chose de trouble comme si déjà les larmes, le sang, la souffrance, la crucifixion avaient apparemment déjà terni son regard. Pourquoi cela ? Parce qu’il fallait qu’Il nous fasse comprendre ce que pouvait être aussi un regard humain quel qu’il soit. Notre regard, au fond, est toujours blessé et la grandeur de Dieu, c’est d’avoir voulu se présenter à nous sous le visage d’un homme et d’un regard blessés.

Il ne s’agit pas de faire du sentiment mais simplement de reconnaître que si véritablement il y a une relation possible entre Dieu et nous, c’est d’abord la relation du regard, une relation dans laquelle Dieu se livre, livre sa présence, livre son amour, livre sa souffrance et c’est dans cette détresse – celle que nous voyons auprès par exemple de ceux qui meurent et que nous aimons –, c’est à travers ce regard-là que Dieu continue à nous aimer.

Au fond, dans cette scène du serviteur souffrant comme dans celle de la rencontre du regard de Jésus avec Pierre après son reniement, le problème est toujours le même : Dieu nous regarde-t-Il avec le regard d’un juge puissant qui nous dit : « De toutes façons, Je te tiens, c’est Moi qui vais prononcer la sentence et tu vas voir ce que tu vas voir ». Sûrement pas ! Dieu a voulu au contraire nous regarder dans les derniers jours, dans les dernières heures de sa Passion, avec un regard presque déshumanisé, un regard qui avait perdu, à nos yeux peut-être, toute possibilité de s’imposer, non pas un regard de puissance mais un regard de détresse radicale car à ce moment-là, le regard de Dieu a été comme un effet de miroir. Jamais le regard des autres n’est vraiment le miroir de notre propre regard (de toutes façons, nous ne pouvons pas comparer) mais ce jour-là à travers ce récit, à travers cette épreuve, c’est cela qui nous a été révélé. Dieu nous regarde, c’est vrai, à travers un visage marqué par la souffrance, marqué par la détresse et marqué par le fait qu’Il aimerait que nous L’aimions vraiment. Mais Il sait qu’on n’y arrivera jamais tout seul.

Alors quand on est entré ce soir dans cette célébration des Cendres, ce n’est pas rien, c’est vraiment le fait de savoir si oui ou non nous acceptons d’être regardé par ce regard quasi moribond d’un condamné qui s’échappe après un procès terrible de la cour du grand prêtre pour être livré chez Pilate. Croyons-nous aussi que Dieu a pu passer par là et qu’en réalité, dans cette détresse immense qu’il y avait là, il y avait aussi la nôtre ?

 
Copyright © 2020 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public