AU FIL DES HOMELIES

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LE CARÊME SELON QOHÉLET : UNE INVITATION A LA FÊTE

Qo 9,7-9
Célébration du mercredi des Cendres - année B (8 mars 2000)
Homélie du Frère Bernard MAITTE

M

ange ton pain, bois ton vin, prends la vie avec la femme que tu aimes, porte des vêtements blancs et  parfume-toi". Autant dire que Qohélet ne semble pas du tout correspondre à ce que nous pourrions attendre lorsque nous entrons en Carême alors que depuis le début de notre célébration, on nous parle de jeûne, de prière, d'aumône et de partage. Lire aujourd'hui ce passage a dû vous étonner, car Qohélet, même si c'est un livre de la Bible, ne nous parle pas beaucoup de la prière, du jeûne et de l'aumône. S'il nous parle d'une quelconque ascèse, à la limite il dira: "Tout cela ne sert à rien" ! "Vanité des vanités", vous connaissez ce refrain, c'est signé Qohélet, "tout est vanité" (12,8.) c'est du vent. Mange ton pain, bois ton vin, parfume-toi, porte des vêtements blancs, prends la vie avec la femme que tu aimes, parce que le Seigneur connaît déjà toutes tes actions, ça ne changera rien, quoi que tu fasses : c'est la sagesse de Qohélet. Il y a un temps pour tout : "Il y a un temps pour aimer, et un temps pour haïr" (3,8.) Que l'on aime ou que l'on haïsse, cela ne change rien.

       En somme la sagesse de Qohélet n'est pas à proprement parler chrétienne, c'est du moins ce qu'on pourrait penser. Cependant, il me semble que ce passage que nous venons d'entendre devrait motiver en nous, la prière, le jeûne et l'aumône. En effet, Qohélet ne fait pas de différence, quels que soient les cieux, quels que soient les temps, quelle que soit l'histoire des hommes, leur race ou leur culture, il ne fait pas de différence à ce qui peut arriver à tel homme ou à tel autre. Traduisons en langage moderne : cela voudrait dire que l'on soit juste ou injuste, bon chrétien ou bon païen, cela ne change rien au regard de Dieu sur ce monde et sur lui-même.

       En revanche, la manière dont les hommes se situent par rapport aux choses de ce monde, va caractériser l'homme qui a confiance, l'homme qui a faim d'autre chose que de la faim de ce monde, et soif de plus que toutes les sources que l'univers pourraient lui donner. Ainsi, tout homme est pareil sous le soleil, "tout est vanité", et pourtant, il y a une différence dans la manière dont on vit les choses. Le vin est bon ? Buvez-le ! Le pain est bon ? Mangez-le ! La femme est bonne ? Vivez avec elle ! Le parfum est extraordinaire ? Parfumez-vous la tête ! Le vêtement blanc est resplendissant ? N'hésitez pas à le revêtir ! Autant dire:  ne vivez pas dans un monde uniforme, ne vivez pas dans un univers gris, ne vivez pas dans un monde et une humanité sans couleurs. Ne laissez pas aller toute l'histoire des hommes dans le désenchantement. Certes, "vanité des vanités, tout est vanité", et "le Seigneur a déjà jugé nos actions "  "(9, 7.), mais la manière dont nous vivons et nous nous situons dans ce monde nous permet de porter un tout autre regard sur lui, et nous permet de transformer peut-être, quelque chose de ce même monde, à nos dépens, Dieu merci.

       Le temps du Carême est un temps extraordinaire. C'est le temps qui nous permet de célébrer. Nous allons prier, nous allons jeûner, nous allons faire l'aumône. Il faut le faire, non pour des questions de morale ou d'éthique, mais pour savoir combien le temps est bon, pour savoir combien le lieu où l'on vit a de l'intérêt, pour comprendre que ce que nous sommes, dans notre être profond et notre corps, a de la qualité. Le Carême nous invite à célébrer le temps, à retrouver le temps, pour donner du temps au temps, pour le temps de la prière, pour un temps gratuit qui va se manifester non plus comme une succession de moments qui s'usent, mais comme un temps habité par l'éternité. Sentir dans la temporalité la consistance même d'un Dieu qui se rend présent, Lui qui est venu à l'accomplissement des temps, Lui qui a vu qu'à la sixième heure, et jusqu'à la neuvième heure du soir, les ténèbres se font, Il mesure l'intensité de ce temps qu'Il prend pour aimer l'homme.

       Ce à quoi le Carême nous invite, ce n'est pas d'abord à des pénitences excessives, mais à une plus grande compréhension de notre corps. Ainsi apprendre que notre corps est fragile, mais qu'il est beau, et le jeûne nous apprend le respect du corps. Le jeûne nous apprend aussi notre capacité à sentir, à saisir par nos sens, à entrer en relation par notre corps. Saint Thomas d'Aquin le disait déjà : "Rien qui ne soit dans ton esprit, qui ne soit passé par tes sens". Et Tertullien au troisième siècle disait déjà : "Le corps, la chair, sont l'axe du salut".

       Le Carême nous apprend à célébrer le corps car le jeûne est une célébration, à célébrer ce corps comme le Seigneur lui-même a fait de son Corps, la veille de sa Passion, en prenant du pain, le signe de la communion, comme Il fait de son Corps lui-même un corps livré, au jour où Il meurt sur la Croix.

       Et le Carême nous apprend aussi à célébrer l'espace, le lieu où vit l'homme, à comprendre comme lorsque le rideau du Temple se déchire, que le lieu, l'espace d'un nouveau Temple se construit. Et c'est toute la vie qui nous est donnée à l'intérieur même de cet édifice, de ce lieu, de cet espace, de cette vie qu'est l'église. L'Église où l'on réapprend à être de cette terre et du ciel, à être à la fois pécheur et dans la grâce, à être des hommes qui marchent dans la ténèbre, et pourtant, déjà voyant la lumière qui pointe.

       Le temps du Carême nous apprend ainsi à prendre la mesure de ce qu'est l'Église communauté, Église sacrement, Église appelée à être réconciliée. C'est à cela que nous sommes invités par tous ces signes et par tous ces symboles : le jeûne, la prière et l'aumône ne sont finalement que l'acceptation dans l'univers des hommes, d'un temps, d'un corps et d'un lieu pour célébrer la présence de Dieu. Ce n'est donc là que le négatif du positif de l'image : "Mange ton pain, bois ton vin, mets tes habits blancs, parfume-toi la tête et prends la vie avec la femme que tu aimes".

       Ce texte m'a fait penser à un autre texte d'un liturgiste que vous connaissez peut-être, Claude Duchesnau. Il nous invite à comprendre qu'il n'y a pas de différence entre nous et les autres hommes qui n'auraient pas notre foi, il nous invite à tout autre chose, un peu comme Qohélet, et comme le Christ qui prend le temps de nous aimer, à redécouvrir la source de toute existence véridique. Voici ce qu'il écrit : "Tout homme est fait d'étoile et de sable, de ciel et de glaise, d'eau et de feu. Le pays qu'il habite, l'époque où il vit, le tempérament qu'il possède, le métier qu'il exerce le prédisposent plus ou moins à compter les étoiles ou les grains de sable, à scruter le ciel ou à pétrir la glaise, à maîtriser les océans ou à dompter le feu, mais les deux sont en lui".

       Qu'y a-t-il de commun, aujourd'hui, entre un amazonien qui vit encore de façon quasi primitive et un technicien d'un pays occidental ? Rien, en apparence. Pourtant leurs désirs sont les mêmes. Cet homme travaille avec un marteau de pierre, cet autre avec un ordinateur, mais tout homme est un "homo faber" qui désire produire. Cet homme apprend les secrets de la vie en observant la nature, cet autre en l'étudiant à l'université, mais tout homme est un "homo sapiens" qui désire connaître. Cet homme danse au son d'une flûte en roseau, cet autre au son d'un enregistrement diffusé par des haut-parleurs, mais tout homme est un "homo ludens" qui désire jouer. Cet homme se met en fête, invité par un tamtam, cet autre par un faire-part, mais tout homme est un "homo celebrans"qui désire célébrer".

       Si nous avions une seule chose à dire à ce monde, c'est que notre jeûne, notre prière, notre aumône, en un mot, notre Carême, c'est ce temps, cet espace, ce corps, appelés à redécouvrir ce que Qohélet décrit dans son invitation. Notre carême est une invitation à célébrer pour dire au monde qu'il est encore invité à la fête.

 

       AMEN


 

 
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