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NOUS VOUS EN SUPPLIONS : LAISSEZVOUS RÉCONCILIER

Gn 3, 1-19 ; 2 Co 5, 17-21 ; Mt 5, 23-24
Célébration du mercredi des Cendres - année B (20 février 1985)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

"Si tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse ton offrande et va d'abord te réconcilier avec ton frère". La démarche du carême que nous commençons ce soir est une démarche de réconciliation, et l'évangile, avec ces paroles du Christ, nous invite à une première dimension qui est la réconciliation avec nos frères. Mais dans la deuxième épître aux Corinthiens que nous lisions, il y a un instant, saint Paul nous montre que cette réconciliation a une dimension plus radicale, plus profonde encore, ce n'est pas seulement, ce n'est pas d'abord avec nos frères que nous nous réconcilions, c'est premièrement avec Dieu. Et c'est la réconciliation avec Dieu qui sera la source de toute réconciliation possible avec nos frères.

       "C'est comme si Dieu vous parlait par nous : nous vous en supplions, au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu". Telle est la Parole qui nous est proposée en ce début du carême. "Laissez-vous réconcilier avec Dieu". Cette Parole c'est Dieu Lui-même qui nous l'adresse : c'est comme si Dieu parlait par notre propre bouche dit saint Paul. Réconciliation avec nos frères, réconciliation avec Dieu, réconciliation avec nous-mêmes également. Ce mystère de réconciliation s'inscrit à l'intérieur d'une situation où tout est brisé, disloqué, séparé. Nous sommes, par notre péché, séparés de Dieu et donc séparés les uns des autres, séparés de nous-mêmes, déchirés. Telle est la signification de ce récit très ancien, de ce poème du premier péché de l'homme dans lequel il nous est montré que, trompé par le père du mensonge, l'homme s'est séparé de Dieu, l'homme a refusé cette communion avec Dieu qui était la source et le sens même de sa vie. Satan qui est menteur dès l'origine a présenté habilement à l'homme et à la femme cette relation avec Dieu comme une sorte de tyrannie que Dieu ferait peser sur l'homme.

        Et c'est vrai que l'homme était, que l'homme est aujourd'hui encore dépendant de Dieu, c'est vrai qu'il y a une dépendance radicale de notre être, de toute notre vie à l'égard de Dieu, mais c'est toute l'habileté de l'esprit du Mal de nous faire concevoir cette dépendance comme une soumission, comme un esclavage, comme une intolérable perte d'autonomie. Dépendance certes, mais l'amour n'est-il pas la dépendance la plus profonde, la plus radicale ? Aimer quelqu'un, n'est-ce pas être dépendant de lui, être radicalement, fondamentalement lié à lui, avoir besoin de l'être aimé pour vivre ? Telle était la dépendance de l'homme à l'égard de Dieu. Façonné par ses mains avec tendresse, désiré avec passion par le cœur de Dieu, l'homme ne pouvait vivre que dans cet amour, qu'en dépendance de cet amour. Mais Satan fait pénétrer dans le cœur de l'homme cette pensée perverse que, sous prétexte de tendresse, sous prétexte d'amour, en réalité Dieu veut asseoir sa domination, son pouvoir, sa tyrannie, son arbitraire. Et alors regardée sous cet angle, toute cette situation de dépendance devient comme attentatoire à la liberté de l'homme. Il lui a paru tout à coup que peut-être, il pourrait être lui-même son propre maître, devenir autonome, indépendant.

       Et voilà que Dieu prend l'apparence d'un tyran. C'est là le mensonge du père du mensonge : avoir fait naître dans le cœur de l'homme cette caricature de Dieu, cette caricature de l'amour de Dieu, lui avoir fait prendre cette tendresse de Dieu pour un alibi de domination, pour une manière secrète et cauteleuse de prendre pouvoir sur l'homme ; au fond avoir brisé dans l'homme le regard d'amour, avoir empêché l'homme de reconnaître l'amour qui lui était proposé et à sa place, n'avoir plus perçu qu'un rapport de force, qu'un rapport de dominé à dominant. Alors l'homme cherche cette autonomie hypothétique que le diable lui propose et qui est l'alternative évidente de cette fausse tyrannie que le diable lui a fait découvrir là où il n'y avait en réalité qu'amour. Et, refusant de dépendre, l'homme veut devenir autonome et il rejette ce lien, il rejette la communion, il rejette ce qui était la source de tout lui-même, il se divise d'avec Celui qui est son propre cœur. L'homme rompt le lien d'intime dépendance, d'intime tendresse qui l'enracinait dans le cœur de Dieu.

       Mais voici que l'homme est totalement divisé, séparé. Il est séparé d'avec son semblable : immédiatement Adam et Éve se renvoient l'un à l'autre la culpabilité. Et ce ne sera plus l'amour qui les dirigera l'un vers l'autre, mais la convoitise, le désir, le besoin d'assouvir sa propre passion. L'homme et la femme ne seront plus l'un à l'autre transparents, mais ils chercheront à se dominer. Et l'un cherchera à séduire l'autre et l'autre à posséder le premier. Et ce sera désormais une rivalité d'individu contre individu, de groupe contre groupe, de peuple contre peuple. Car si la source de l'amour est coupée, toute communion elle aussi se trouve brisée. Et à ce moment-là, l'homme séparé de son frère, séparé de son épouse, séparé de tous ses semblables, l'homme se trouve divisé aussi d'avec le monde. C'est le sens de la malédiction symbolique "maudit soit le sol à cause de toi ; c'est à la sueur de ton front que tu en tireras ta subsistance", non pas que Dieu ait voulu punir l'homme par un travail pénible, mais Il lui manifeste, Il lui fait toucher du doigt qu'ayant rompu en lui la source de la communion, de l'harmonie et de l'amour, il est désormais en contradiction avec tout ce qui l'entoure et ce n'est que par une lutte de tous les instants qu'il arrachera au monde ce dont il a besoin pour vivre.Division d'avec ses semblables, division d'avec le monde, division d'avec lui-même jusqu'à cette mort qui est la séparation la plus radicale, au cœur de lui-même, du principe de vie d'avec sa propre chair. Voilà que tout est disloqué, nous sommes en morceaux. Et c'est cela notre péché. Et à chacun de nos péchés, nous recommençons ce travail de division, de rupture.

       Sans cesse, chaque fois que nous péchons, nous nous arrachons à nous-mêmes, nous nous arrachons les uns aux autres, nous nous arrachons au monde qui nous entoure, nous nous dressons contre ce monde. Tout péché est à la fois repli sur soi, volonté de s'enfermer sur soi-même, et rejet de l'autre dislocation de toutes les relations, orgueil qui nous fait écraser l'autre pour le dominer.

       Comment Dieu pourrait-Il se consoler d'un tel saccage, de tant de choses abîmées en nous, autour de nous, dans l'univers, partout ? Et cela, c'est ce que nous faisons quotidiennement dans cet orgueil, dans cet égoïsme, dans ce mépris, cette indifférence, cette inattention aux autres, dans cette suffisance, cette triste autonomie, cette sorte de rupture intérieure. Alors Dieu qui nous aime d'amour, Dieu qui passionnément veut notre bonheur, Dieu qui sait que nous ne pouvons que nous détruire sur ce chemin d'égoïsme et d'orgueil, Dieu qui sait que nus ne pouvons qu'être malheureux si nous continuons à nous conduire ainsi, Dieu nous appelle. Il nous appelle comme Il appelait Adam : "Adam, où es-tu ? Viens, je t'appelle, c'est moi qui, te cherche". Dieu nous appelle, c'est comme si par notre voix, Il disait à chacun d'entre vous : "Je vous en supplie, laissez-vous réconcilier avec Moi, laissez-vous réconcilier avec vous-mêmes, laissez-vous réconcilier les uns avec les autres, avec vos frères. Laissez- Moi être votre réconciliation". Car c'est Jésus qui est la réconciliation des hommes. "Laissez-vous façonner, amener à l'unité, retrouvez la tendresse. Laissez-Moi vous réapprendre le chemin de la communion. Laissez mon cœur de Père venir auprès de votre cœur d'enfant pour vous réapprendre le chemin du bonheur".

       Oui, frères, en ce carême, Dieu nous supplie, Dieu se met à genoux devant nous pour nous supplier d'accepter qu'II soit notre réconciliation, pour nous supplier d'accepter qu'Il brise cette dureté de notre cœur, pour nous rendre à la tendresse, pour nous rendre à la pauvreté, à l'humilité, pour nous rendre au bonheur d'être frères les uns des autres, parce que fils du même Père. Frères et sœurs, c'est cet appel qui nous est adressé aujourd'hui de façon plus insistante que jamais même si Dieu nous le lance chaque jour. Mais aujourd'hui plus particulièrement, "aujourd'hui si vous entendez sa Voix, n'endurcissez pas votre cœur". "Aujourd'hui c'est le jour favorable". "Aujourd'hui c'est le jour du salut". Aujourd'hui Dieu veut venir dans votre cœur pour y établir la Demeure de son amour. Aujourd'hui Dieu veut être votre réconciliation. Nous vous en supplions au nom du Christ, laissez-vous réconcilier avec Dieu. Que ce chemin que nous commençons ensemble aujourd'hui pour ces quelques jours qui vont nous conduire jusqu'à Pâques, que ce chemin soit vraiment une montée vers la communion du Père, du Fils et de l'Esprit répandu dans nos cœurs.

       AMEN