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DÉJÀ LA FÊTE EST COMMENCÉE DANS LE CŒUR DE NOTRE PÈRE

Lc 15, 11-32
Célébration du mercredi des Cendres - année A (7 mars 1984)
Homélie du Jean-Philippe REVEL


Le chemin où le Père nous attend !

En lisant cette parabole que nous appelons d'ordinaire celle de l'enfant prodigue, je me demande, frères et sœurs, si nous ressemblons plutôt au fils aîné ou plutôt au fils cadet. Peut-être ressemblons-nous un peu à l'un, un peu à l'autre ? Peut-être parmi nous y a-t-il beaucoup de fils cadets et beaucoup de fils aînés ? En fin de compte, je pense que, malgré les apparences, la situation des deux fils par rapport au Royaume, c'est-à-dire par rapport à l'amour de leur père est assez semblable. Le fils cadet a demandé : "Donne-moi la part qui me revient". Ce qu'il a voulu, c'est se séparer du père pour jouir seul de la part qu'il croyait être la sienne. Il a voulu prendre son bien, le dépenser à sa guise, faire sa vie à son idée, loin de son père, loin de l'amour de son père. Et le fils aîné qui est resté auprès du père, qui n'a jamais transgressé un seul de ses ordres, était habité par le même désir. Car quand le fond de son cœur se manifeste au grand jour, quand après tant d'obéissance tant d'ordres acceptés en silence, au moment où son frère revient, il laisse déborder l'amertume de son cœur, que dit-il ? "Tu ne m'as jamais donné un chevreau à moi, quelque chose qui serait à moi". Au fond, il avait le même désir que son frère, même s'il n'a pas osé le réaliser. Il n'a pas osé demander sa part, mais il aurait voulu avoir une part pour lui. Il aurait voulu, tout seul avec ses amis, jouir du plaisir de partager ce chevreau qui aurait été le sien.

Frères et sœurs, que nous soyons de bons chrétiens obéissant ponctuellement à tous les préceptes du Seigneur, mais sans y mettre vraiment notre cœur, à la manière du frère aîné, ou que nous soyons visiblement pécheurs, nous écartant de Dieu de manière évidente et grossière finalement le péché est le même. Notre péché, c'est de vouloir vivre notre vie, à nous en dehors de l'amour de notre Père. Notre péché, c'est de ne pas comprendre que le véritable bonheur c'est celui qu'exprime le Père disant à son fils aîné : "Mon enfant, tu es toujours avec moi et tout ce qui est à moi est à toi. Pourquoi veux-tu partager pour avoir ta part, qui ne soit qu'à toi seul. Tout ce qui est à moi est à toi et nous sommes toujours ensemble !" C'est cela la vraie joie, c'est cela la véritable fête, être ensemble, ne pas avoir à partager pour prendre son bien, pour se mettre à part loin du Père, loin de ses frères. Notre péché, frères et sœurs, c'est toujours celui-là, c'est de nous couper de la présence de notre Père, et par là-même de prendre pour nous, en retirant des autres ce que nous croyons être notre part, ce que nous croyons susceptible de nous rendre heureux et de nous combler alors que, dès que nous l'avons pris pour en faire notre bien, cela se dissipe immédiatement entre nos mains, cela s'use et s'évanouit, car ce n'est pas le bonheur. Vous le savez, toutes les fois que nous nous mettons en dehors du visage du Père, toutes les fois que nous prenons notre part en la refusant à nos frères, chaque fois nos mains restent vides, notre cœur se retrouve sec et notre vie aride. Tout ce que nous faisons en dehors du visage de notre Père, en dehors de la communion de vie et de tendresse avec notre Père, tout ce que nous faisons en dehors de la communion de nos frères, tout cela est nul, tout cela nous laisse dans l'amertume, parce que ce n'est pas le bonheur.

Frères, ce soir, nous sommes invités à une fête. Je sais bien, nous en sommes seulement au point de départ, nous sommes seulement comme l'enfant prodigue devant la famine qui s'est abattue sur le pays où il était parti. Nous en sommes seulement au moment de rentrer dans notre cœur et de nous dire : "Je serais plus heureux si j'étais un des serviteurs, un des esclaves dans la ferme de mon père. Certes je ne suis plus digne d'être son fils, puisque j'ai refusé sa présence et la lumière de son visage. Mais, talonné par la faim, par l'expérience du creux de mon cœur, du vide de ma vie, je vais me lever, je vais retourner vers mon Père. Et quitte à n'être qu'un serviteur, du moins aurai-je quelque chose pour vivre." Nous en sommes là, ce n'est encore qu'un tout petit début. Et, remarquons-le, les motivations du fils prodigue, quand il veut retourner vers son père, ne sont pas encore extrêmement brillantes. Il ne retourne pas auprès de son père pour aimer celui-ci, pour revoir son visage, se réconcilier avec lui, entrer à nouveau dans la tendresse de son amour. Il retourne vers son père simplement parce qu'il est découragé, désespéré par le néant de sa vie, il a faim, faim dans sa chair, faim dans son cœur sans doute. Il se sent inutile, il sent qu'il a fait fausse route. Alors il va revenir, mais revenir comme un serviteur pour mendier sinon un peu de bonheur, du moins un petit peu de sécurité, un petit peu de chaleur. Il n'est pas encore habité par le désir de rencontrer la joie de son père. Bien souvent, dans notre cœur, nous en sommes là. Ce n'est pas l'amour de Dieu qui enflamme notre cœur, c'est quelquefois simplement le dégoût devant notre péché, la répugnance devant tant de médiocrité, c'est peut-être le dépit devant cet idéal que nous n'arrivons pas à réaliser.

Et pourtant, frères, au moment même où le fils cadet décide de quitter le pays où il s'est égaré pour retourner vers son père, au moment même où il a le cœur encore habité par ces motivations si insuffisantes, la fête est déjà commencée, car déjà, il ne le sait pas, et pourtant déjà son père l'attend sur le bord du chemin. Déjà le père est là qui guette son retour, déjà le cœur du père déborde de ce surplus de tendresse qui va envahir son enfant dès qu'il l'apercevra au loin. Et c'est cet amour du père qui va révéler à l'enfant quel était son péché, et aussi quel est le pardon. Il ne savait pas que son péché était un manque d'amour, la meilleure preuve c'est qu'au début de sa conversion il pensait seulement avoir fait une erreur, avoir mal mené sa vie et il revient non pas pour être fils de son père, mais simplement pour avoir quelques avantages. Il n'avait pas encore compris que c'était une affaire d'amour qui était en jeu entre son père et lui ; il n'avait pas compris que le bonheur, c'était d'être toujours avec son père afin que tout ce qui est au père soit à lui. Il croyait encore que prendre sa part était une chose normale et que son tort était de l'avoir gaspillée, de l'avoir dissipée bêtement. Le fils ne savait pas encore que l'aventure de sa vie était une aventure d'amour, mais le père le savait déjà, et déjà dans le cœur de son père était prête la fête où il serait accueilli. Et déjà, sur le bord de la route, tout était prêt.

Frères et sœurs, nous ne le savons peut-être pas, mais le Père nous attend. Dieu nous attend tous les jours. Chaque jour, Dieu guette notre venue. C'est une patience, une longue patience que la patience de Dieu, car depuis le premier jour de notre vie, depuis le premier jour de la vie du monde, Dieu ne cesse de nous attendre. Adam croyait avoir conquis son indépendance en se séparant de Dieu, mais déjà Dieu le cherchait: "Où es-tu, mon enfant ? Adam, où es-tu ?" Les hommes, en construisant une tour dont le sommet monterait jusque dans les cieux, croyaient conquérir de haute lutte l'égalité avec Dieu, devenir des surhommes, mais Dieu était au pied de la tour et Il les cherchait, Il les appelait : "Mon enfant où es-tu ?" Oui, Dieu attend, il attend chacun de nous, Il attend depuis longtemps, car aucun de nous, frères, nous ne sommes vraiment encore convertis. Peut-être à certains moments, avons-nous entrouvert la porte de notre cœur ? Peut-être à certains moments avons-nous songé à revenir vers Dieu, à nous convertir ? Mais est-ce que vraiment, nous avons découvert ce qu'est l'Amour du Père ? Savons-nous ce qu'est cette folie d'Amour, cet Amour dévorant, cette flamme brûlante qui est dans le cœur de notre Père, Lui qui nous attend et qui veut partager tout avec nous, nous dire :"Mon enfant, mon fils, tout ce qui est à moi est à toi" ?

Nous ne savons pas encore quelle est la véritable aventure de notre vie, nous croyons toujours qu'il s'agit d'arranger ceci ou cela, de mettre un peu d'ordre, de supprimer telle ou telle chose qui fait écran, ou bien de raboter ce coin un peu trop aigu où l'on risque de se blesser. Nous croyons qu'il s'agit d'aménagement, alors qu'en réalité, il ne s'agit que d'une seule chose : ouvrir la porte de notre cœur. Dieu se tient là, Il frappe, ses entrailles frémissent parce qu'Il nous aime d'amour, Il voudrait entrer près de nous pour souper avec nous comme Il le promet dans l'Apocalypse : "Je me tiens à la porte et je frappe. Si quelqu'un entend et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi." C'est cela le rêve de Dieu, c'est cela le rêve du Père. Et le fils ne le savait pas, et nous ne le savons pas. Et pourtant déjà, cette fête est commencée. Déjà Dieu est en chemin, déjà Dieu est là, tout près de nous, à notre porte, Il frappe. Nous ne l'entendons pas encore, et pourtant Il est là.

Frères et sœurs, c'est ce chemin de retour vers Dieu qui est un retour vers un Dieu infiniment proche, ce chemin qui n'est peut-être qu'un simple geste à faire, c'est ce chemin auquel nous sommes invités ce soir auquel nous sommes invités pendant ce carême. Et nous y sommes invités ensemble, car ni le fils aîné ni le fils cadet ne pouvaient être heureux s'ils n'avaient pas en même temps partagé toute la tendresse et l'amour de leur père. Et nous ne pouvons trouver le bonheur dans les bras de Dieu que si nous y allons ensemble, et si nous faisons en sorte que notre frère qui est près de nous découvre lui aussi combien il est aimé, et que c'est là le sens de toute sa vie, et que tout peut changer si lui aussi accepte d'ouvrir la porte de son cœur. C'est pourquoi tout à l'heure, nous allons intercéder les uns pour les autres, et intercéder aussi pour ceux qui ne sont pas là ce soir, et pour ceux qui n'ont même pas eu l'idée d'y venir, et pour ceux qui se trouvent très bien ailleurs, et pour ceux que l'amour n'intéresse pas et pour ceux qui croient vraiment avoir trouvé le bonheur autrement, pour tous les pécheurs, les pécheurs que nous sommes, le pécheur qu'est mon frère, ma sœur, assis à côté de moi maintenant, pour tous les pécheurs du monde, nous allons prier, nous allons ouvrir notre cœur pour que le cœur de chacun soit ouvert et qu'ainsi, nous portant les uns les autres, nous puissions revenir vers notre Père et trouver en Lui la joie de la Pâque qui ne finira pas.

 

AMEN