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EN ADAM, EN ABRAHAM, LE TRÉSOR DE NOTRE CŒUR

Gn 2, 4-9 + Gn 12, 1-5 ; Mt 6, 19-21
Célébration du mercredi des Cendres - année C (4 mars 1992)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

"Là où est ton trésor, là est ton cœur. Revenez à Moi de tout votre cœur", chantions-nous au début de cet office. Le carême, une affaire de cœur. Côté cœur, il nous faut engager notre carême. Ce soir, je vous propose de laisser de côté tout le reste. Il y aura le temps pendant le carême de parler des faiblesses, des péchés. Aujourd'hui regardons notre cœur et retrouvons le trésor, voilà pourquoi je vous ai proposé de relire ces deux brefs, mais essen­tiels passages de la Genèse, livre des commence­ments, de la jeunesse, du renouvellement : la figure d'Adam, la figure d'Abraham, "là où est ton cœur", notre cœur c'est celui de l'homme créé et aussi celui de l'homme croyant : Adam et Abraham. Oui, puisque nous commençons une démarche, commençons-là, là où Dieu a commencé la sienne lorsque nous fûmes créés. Ceci est banal et pourtant, même dans nos consciences et nos vies de chrétiens, Si souvent ou­blié, parfois même méprisé dans nos discours et dans nos actes. Adam, l'homme créé, vivant d'avoir reçu le souffle de la vie divine. L'homme créé, qui ne s'es­souffle jamais de se savoir créé, jamais épuisé d'être ce qu'il est, même pauvrement ce qu'il est. L'homme créé sait qu'il reçoit tout à l'intérieur de ce souffle invisible, mais sans lequel il n'y aurait pas de visible, car celui-ci n'existe que pour soutenir et faire vivre le souffle. Nous sommes créés par Dieu, nous sommes des vivants de Dieu, nous sommes dans le souffle, dans l'abondance du vent de Dieu qui gonfle notre être pour lui faire atteindre sa plénitude.

Je vous propose, au moins les premiers jours de carême, après, d'autres prédications vous propose­ront d'autres choses, d'ici dimanche, de retrouver cette joie, ce bonheur, de redécouvrir que nous sommes créés par Dieu, sortis de sa main, façonnés par son amour, respirant de Lui-même, oui nous avons été brodés, tissés, choyés depuis toute éternité, avant même que nous existions sur la terre, dans notre chair, je vous invite à retrouver cette splendeur, cet étonne­ment, redécouvrir cette merveille que nous sommes chacun et tous ensemble devant Dieu et pour Lui.

"Revenez à Moi de tout votre cœur d'hommes créés, votre cœur habité, nourri par cet amour créa­teur que Je ne cesse de vous donner, de vous parta­ger, dont Je ne me fatigue jamais de vous nourrir dans tous les instants de votre vie et toutes les palpi­tations de votre cœur". Entrons dans ce carême avec le grand souffle des vivants. Restons tout au long de ces six semaines dans le grand souffle de la vie de Dieu. Marchons dans ces quarante jours sous la brise légère de la présence d'un Dieu de tendresse, d'amour.

Oui, frères et sœurs, c'est le premier aspect que je vous demande de souligner ce soir dans votre vie : vous êtes créés par amour, par amour gratuit, par amour pour toujours, par amour sans contour ni re­tour. Il nous faut ainsi nous ressaisir. Je crois que c'est aussi un appel dans notre relation d'hommes créés avec l'absolu de Dieu. Nous véhiculons des tas d'éti­quettes sur Dieu ou à propos de Dieu, nous avons emmagasiné des flots d'images qui nous défigurent Dieu. Nous avons meublé notre vie avec un tas de statuettes plus ou moins façonnées à l'image de Dieu, quand c'est nous qui le faisons, c'est bien moins réussi que lorsque c'est Lui. Hommes créés, retrouvons le sens de l'absolu de Dieu, d'un Dieu infini devant le­quel nous sommes très pauvres, d'un Dieu Tout-Puis­sant d'amour et de miséricorde près duquel nous sommes très fragiles et très faibles, d'un Dieu d'éter­nité devant lequel notre temps et notre vie s'inscrivent dans la finitude, dans les limites et dans la mort. Re­trouvons ce goût d'être créés face à l'absolu de Dieu, face à l'infini de Dieu, face à la grandeur de Dieu. Il n'y a rien de plus grand que cela, selon cette mesure sans mesure il nous faut prendre la route du carême. Notre trésor d'être des hommes créés, c'est de savoir aimés dans l'absolu de Dieu.

Abraham. Abraham, l'homme ivre de l'appel de Dieu. Abraham, l'homme tout d'un coup boule­versé par un mot de Dieu. Abraham, l'homme croyant qui d'un seul élan découvre que la foi n'est pas une idée, ni une théorie ou une théologie, mais un départ, un acte, un geste, et un geste d'abandon, un acte de rupture : quitte ton pays, laisse ton passé, dépouille-toi de tes dépendances, allège-toi de tes fardeaux et va là où je te dirai, là où je te montrerai, dans ce départ, toutes les nations seront bénies. Dans ce départ, tous les hommes seront sauvés, dans ce départ, tout l'être créé va être recréé, dans ce départ, l'homme créé va trouver son achèvement, dans ce départ, la finitude va trouver son infini, dans ce départ, la pauvreté va trou­ver sa richesse et le cœur d'Abraham son trésor.

Le carême, c'est donc un départ, le départ de l'homme croyant, Abraham partit dans le grand souf­fle de Dieu, lorsque la parole est venue frapper son oreille et bouleverser son cœur et mettre en route son corps et sa chair. Il est parti sans savoir où il allait, pas plus que nous qui vivons sans savoir trop de quoi sera fait demain. Il va falloir partir, quitter un passé trop lourd qui nous pèse tellement qu'il ankylose notre marche vers la Résurrection. Il va falloir quitter des dépendances qui sont peut-être agréables, voire sa­voureuses, consolatrices, mais en définitive paraly­santes. Il va falloir quitter des richesses, une certaine auto-insatisfaction de soi-même, une certaine vision des autres ou de Dieu, une certaine appréhension de l'Église, un regard sur le monde, toutes réalités que nous cajolons, que nous entretenons parce que sou­vent elles nous servent de garde-fou, ou plus exacte­ment, d'obstacle pour ne pas avancer il va falloir re­couvrer la jeunesse de la foi, les premiers instants du départ. Autrement dans quarante jours, nous serons encore au même endroit, mais Dieu sera passé.

Oui, frères, gardons ce soir dans notre cœur notre trésor d'être Adam et notre trésor d'être Abra­ham, créés par Dieu, mais appelés par Dieu parce que créés pour Lui. Que ceci soit un peu les deux notes fondamentales de ce carême, que ceci trouve en cha­cun de vos cœurs, en chacune de vos vies, en chacun de vos amours, dans votre travail, dans votre aposto­lat, dans votre regard sur vous-mêmes, dans votre vie familiale, que ceci trouve une résonance suffisam­ment forte, suffisamment sûre et pure pour, dans le silence et sans discussion, quitter et partir comme Abraham.

Il y a un troisième aspect. Adam s'est jeté dans les bras de celle qu'il a appelée la chair de sa chair. Abraham est parti, mais il a emmené le trésor de son cœur : sa femme et son neveu et quelques biens, voici l'exigence communautaire de notre ca­rême. Il y a toujours une femme, ou un homme, cha­cun adaptera pour son cas, dans lequel il va falloir se jeter de nouveau, renouveler l'amour premier. Il va sûrement y avoir un cousin qu'il ne faudra pas laisser et des frères, des voisins, des collaborateurs qu'il ne faudra pas abandonner. Peut-être même qu'il faudra aussi se jeter dans leurs bras et reconnaître que c'est aussi la chair de notre chair, les os de nos os, ce frère, cette sœur en notre humanité, aimé de Dieu, que nous ne pouvons pas laisser sur le bord de notre chemin de conversion et sur notre chemin de recréation. Ceci deviendra visage particulier dans notre humanité, dans la société, dans notre cité, notre communauté paroissiale et notre fraternité. Sommes-nous prêts à prendre par la main l'autre, voisin ou lointain, de toute façon notre prochain, créé et aimé de Dieu et appelé par Lui bien avant toute ligne de frontière nationale, toute marque de différence rivale, bien avant toutes caractéristiques naturelles, le prochain de Dieu qui est mon frère quelle que soit sa couleur ou son origine, sa religion ou sa politique, quoi qu'on dise de lui ou de son peuple. J'espère être bien compris sur ce point précis.

Nous engageons donc ce carême ensemble, parce que Dieu veut qu'en tant qu'hommes, nous par­ticipions à la recréation de l'humanité en commençant personnellement et tous ensemble, parce que Dieu veut qu'en tant que croyants, nous reprenions le goût du départ nouveau, le goût du salut, le goût de l'aventure de la foi sans ne laisser personne sur le chemin. De toute façon celui que nous laisserons, Jésus viendra le chercher, mais Il ne nous oubliera pas pour autant.

 

 

AMEN