AU FIL DES HOMELIES

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L'INTENSITÉ D'UN GESTE QUI VEUT SAISIR

Célébration du mercredi des Cendres - année A (13 février 2002)
Homélie du Daniel BOURGEOIS

 

Que se passe-t-il durant ces jours-ci à Salt Like City ? Si on ne tient pas trop compte du côté commercial de l'affaire, du rassemblement du public qui vient là pour voir, si on essaie de comprendre ce qui est le cœur des jeux, quand on regarde un skieur, un couple de patineurs, en fait, on voit toujours une chose extraordinaire. Il y a un moment, cet instant du départ du slalom ou d'une descente, où un homme, une femme, rassemble et concentre en lui quelque chose d'unique. On ne le voit pas parce que sur leur visage, ils ont des lunettes qui les rendent impénétrables, mais généralement, dans l'athlétisme, on le perçoit mieux parce que le corps est plus évident, il se passe une sorte de concentration, de connaissance de soi, de sens de l'effort, du sens aussi de ses limites, de l'intelligence de son corps, quelque chose d'absolument prodigieux. Un sens de la réaction du moindre muscle des pieds, au choc de la neige sur les skis, une sorte de concentration par rapport au geste du partenaire quand il s'agit de patinage artistique. A ce moment-là, il se passe aussi une concentration qu'on ne peut pas lire immédiatement à travers l'image des sportifs en pleine action, mais il y a une sorte de concentration d'années entières d'apprentissage d'un geste, d'un mouvement, pour retrouver comme une sorte d'épure, de simplicité. Il y a un moment où tout cela doit se rassembler, doit être combiné, coordonné dans un temps minimum, puisque généralement, il faut aller très très vite, et dans ce moment d'épreuve, de compétition, cet homme, cette femme doit manifester une prouesse, un savoir-faire, une maîtrise de son corps, des éléments, la neige, les skis, la vitesse, la descente, le vent, les virages etc ... de telle sorte qu'à ce moment-là, comme le dit saint Paul, il remporte le prix. Evidemment, comme dit l'Apôtre, il n'y en a qu'un qui remporte le prix. On comprend alors que chez les grecs qui étaient des hommes de grand bon sens, l'épreuve, le combat sportif les aient tellement fascinés. Au fond, en presque rien, une course, une descente, trois mouvements de glissade avec des patins, sur une surface de glace, tout d'un coup, un homme, une femme sont capables de manifester le meilleur d'eux-mêmes.

C'est peut-être cela qui est le plus étonnant dans la performance sportive, c'est qu'il s'agit d'un mouvement de simplification. Les très grands sportifs ne sont pas ceux qui font des choses compliquées, ou quand ils font des choses que nous, les barbares, ceux qui n'y comprennent rien, parce qu'on n'a jamais vraiment chaussé les skis de cette manière-là, quand ils font ce mouvement, ce geste, ils cherchent à enlever, à retirer tout ce qui d'une manière ou d'une autre, peut le compliquer. Il faut qu'ils arrivent à une sorte de simplicité, d'épure, dans laquelle ils sont purs mouvement, c'est cela la magie du sport. C'est vrai que c'est quelque chose qui suscite toujours une admiration et une émotion extraordinaires. On n'a pas tout à fait la même chose dans le sport automobile ! Mais quand on voit ces hommes et ces femmes avec leur corps qui devient la traduction de ce qu'il y a de plus fort en eux, pas violent, mais fort, effectivement, il y a de quoi être médusé.

Cela tombe vraiment fort bien que les Jeux Olympiques marquent le début de notre Carême. Ce n'est pas si souvent, cette année c'est arrivé, et je pense qu'il faudrait que cela nous ouvre des perspectives nouvelles. Il faudrait qu'une bonne fois pour toutes, on mette un peu de vin nouveau dans des outres neuves, selon la Parole de Jésus, Il faudrait que nous arrivions à adapter à notre vie spirituelle ce que nous voyons d'un œil un peu goguenard, et sans vraiment saisir toute la force et la profondeur de ce que nous contemplons du point de vue de l'effort des sportifs ou des artistes, arriver à intégrer cette nouveauté de l'épreuve et du combat sportif, dans notre Carême. Généralement, nous vivons le Carême comme des campagnes présidentielles, on prend les mêmes, on mélange et l'on recommence ! Mais cela ne mène pas très loin, le Carême, j'entends ! C'est-à-dire que nous vivons le carême non pas comme l'ouverture d'une possibilité, mais comme la gestion, le compromis permanent, l'eau tiède. On vit le Carême de l'eau tiède ! Pas trop chaud, pas trop froid non plus, pas d'émotions fortes, rien du tout, une vague manière de réchauffer des émotions religieuses. Alors, on se prive de ceci, on se prive de cela, cela ne tient pas très longtemps d'ailleurs, et à la fin, on arrive pratiquement comme avant, peut-être un petit peu plus déçu se soi qu'auparavant, mais ... on oublie vite.

Mais, si on prend le carême comme ce temps d'une sorte de gestion le moins mal possible, une sorte de bonne volonté, cela ne conduit à rien. C'est bien la raison pour laquelle il n'y a pas de méthode de Carême. Il y a des spirituels qui ont inventé des méthodes d'oraison, je n'en connais pas qui aient inventé des méthodes de Carême parce que précisément, cela n'aurait pas de sens. Si nous essayons au contraire, de revoir à la lumière de ce que dit saint Paul, cette espèce de concentration spirituelle de tout notre être, en vue de ce mouvement qui évidemment, ne sera pas comme l'épreuve sportive. Le jour de Pâques, nous n'essayerons pas de battre le record du saut en longueur à skis, mais cette concentration qui vise cet instant de notre existence où nous passerons vraiment de ce monde au Père, où dans une fulgurance, nous découvrirons vraiment le visage de Dieu. A ce moment-là, on peut effectivement concevoir le Carême comme cet exercice, et les chrétiens ont repris le mot grec des exercices sportifs, comme cette ascèse, qui n'a rien à vois avec quelque chose de "maso", mais qui est au contraire cette manière de se laisser saisir petit à petit, comme dit saint Paul dans un autre texte, pour saisir à son tour, pour rejoindre le but, le Christ. Vu de cette façon, le Carême peut nous paraître une réalité tout à fait différente, non pas cette espèce de répétition indéfinie, un peu lassante, non pas ces espèces de compromis à n'en plus finir, mais il peut être une véritable tension intérieure pour laisser dégager comme je vous le disais, ce geste dans toute sa simplicité.

Or, quel est ce geste ? C'est celui de notre liberté. "Tout m'est permis" ! Au fond, si durant ce Carême, nous n'avions compris que ce verset de l'Ecriture, ce serait déjà formidable. Pourquoi ? parce qu'au lieu de concentrer notre regard sur ces innombrables efforts ratés, nous essayions au contraire de retrouver ce cœur même de notre liberté, ce qui nous constitue comme vis-à-vis de Dieu. Au fond, c'est cela le Carême. Tout n'est pas profitable, comme pour l'entraînement, il faut laisser tomber pas mal de choses, oublier pas mal de divertissements que l'on pourrait avoir, et essayer de retrouver cette racine de notre être, ce mouvement le plus profond de notre liberté par lequel nous sommes capables, par la grâce, de nous élancer jusqu'à Dieu. Alors le Carême risque de changer de perspective, non seulement pour ce temps qui nous est proposé, et c'est cela la conversion, mais il risque aussi, et ce ne serait pas si mal, de nous faire changer de perspective par rapport à nous-mêmes. La plupart du temps, dans notre vie, nous éprouvons ce que Simone Weill appelait la "pesanteur", c'est-à-dire cet ensemble de conditionnements, d'habitudes, ce poids de la vie au mauvais sens du terme, à la fois la routine, les entraves, ce qui pèse, et nous ne voyons plus le lieu même en nous d'un surgissement possible de la grâce.

Si ce Carême pouvait nous aider à nous voir nous-mêmes autrement que selon le seul mode de la pesanteur, mais de retrouver cet intense moment, lorsque le skieur est juste au bord de la ligne de départ, et qu'il sait qu'il doit retrouver à cet instant, le meilleur de lui-même, non pas pour le garder, mais pour le rassembler et pour le donner. Or pour nous, c'est pour le donner à Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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