AU FIL DES HOMELIES

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ENCHAÎNÉS MAIS RÉSOLUS VERS DIEU

Ac 21, 7-14 ; Jn 21, 15-19
Célébration du mercredi des Cendres - année C (21 février 2007)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Pour ma part, frères et sœurs, je ne pouvais trouver compagnons plus rêvés en début de ce carême que les apôtres Pierre et Paul pour nous introduire dans ce temps.

Deux apôtres dont nous connaissons en large et en travers l'histoire, deux apôtres qui semblent proches par certains aspects. Tous les deux ont été touchés par la grâce du Seigneur, Pierre pour sa part est touché par le corps de Dieu fait chair, une première fois sur le bord du lac, au début de sa rencontre avec lui. Il est touché à nouveau dans ce récit que nous venons d'entendre par le Christ ressuscité, qui lui pardonne, qui le confirme dans sa foi, dans son amour, cette grâce que Pierre reçoit au bord du lac. Comme saint Paul lui aussi touché par la grâce de ses pères, la Loi mosaïque, l'amour de l'Ecriture, l'attente de la venue du Seigneur au milieu d'Israël, et touché lui aussi par la grâce du Christ ressuscité au bord du chemin de Damas.

En même temps, vous le savez, c'est toujours facile à dire, tout semble séparer ces deux personnages. Paul met toute sa volonté, toute son intelligence rabbinique au service de l'annonce de l'évangile, et l'on trouve quelquefois Pierre courageux, mais pas trop téméraire.

Deux compagnons de route pour nous au cours de ce carême, et nous pourrions nous dire dans notre cœur, que nous n'avons pas reçu de grâce extraordinaire, nous n'avons jamais touché le corps du Christ comme Pierre, nous ne sommes jamais tombés de notre cheval sur le chemin de Damas comme Paul. Alors, que peuvent nous dire ce soir Pierre et Paul ?

C'est un point qui les rassemble tous les deux. Vous l'avez entendu dans la première lecture, pour Paul, vous l'avez entendu dans la finale de l'évangile de Jean, tous les deux, malgré toute la grâce que Dieu leur a donnée, tout l'amour que Dieu leur a dispensé, tous les deux ont eu les mains attachées, les pieds liés et emmenés là où ils ne voulaient pas aller. Les mains attachées, les pieds entravés, c'est peut-être l'expérience la plus commune de toute l'humanité, se sentir trop à l'étroit dans sa vie, dans son corps, dans son existence, se sentir prisonnier de la société, de la maladie, sentir que notre âme, si au moins, elle pouvait s'échapper de ce corps, de cette prison comme l'appelaient les grecs, cette âme pourrait enfin aller ce vers quoi elle est promise, la liberté, la grandeur, l'éternité. Et puis, vous savez, il y a dans notre société beaucoup de marchands de bonheur et de religion qui savent faire ce qu'il faut pour nous garder les mains liées. Il y a ceux qui vont vous expliquer qu'il faut toujours faire la volonté de Dieu alors que souvent cette volonté de Dieu c'est la volonté de ces hommes. Il y a ceux qui ne mettent plus leur confiance dans les grandes religions et qui se tournent vers les astres, l'astrologie, qui se livrent là aussi pieds et poings liés aux astres, à ce qui est déjà écrit dans le ciel, en se disant : ma condition humaine, qu'est-ce que c'est ? C'est de faire ce qui est écrit dans les cieux. Il y a ceux qui ont balayé les religions monothéistes, qui ont même balayé l'astrologie, et qui mettent leur foi uniquement dans la science, uniquement dans les sciences humaines, dans le déterminisme et qui se plaisent à trouver à chaque instant de notre vie, dans la moindre parcelle de notre corps ou dans notre histoire, les preuves que tout est écrit par la science et par les lois de la nature.

Et puis, peut-être pour couronner le tout, et en même temps, c'est l'expérience la plus belle dont nous ferons mémoire à la Vigile Pascale, c'est le peuple d'Israël au bord de la Mer Rouge. Le peuple d'Israël qui face à l'eau se dit : soit je traverse et je meurs, soit je ne traverse pas et je meurs. Où donc est cette liberté que certains nous promettent, que l'Eglise elle-même rappelle régulièrement ? Sommes-nous libres ? Mais comment se fait-il que saint Pierre, saint Paul, les aimés du Seigneur soient promis dans le même moment à être prisonniers, à être enchaînés ? Comment se fait-il que le Christ ressuscité à la fois, confirme à Pierre tout l'amour qu'il a pour lui, et dans le même moment, lui prédit cette mort, lui prédit ce martyre ?

Frères et sœurs, je crois que nous n'avons pas à confondre le bonheur et le confort. Le confort, c'est d'espérer traverser ce monde sans aucun souci, sans aucune peine. Le bonheur, c'est de découvrir que malgré tout, nous sommes promis à l'éternité et nous sommes promis à marcher vers celui qui nous a créés, celui qui nous aime. D'ailleurs, entre nous soit dit, comment pourrions-nous avoir l'audace de réclamer à Dieu ce que le Père n'a même pas donné à son Fils bien-Aimé, qui lui-même a été attaché sur le bois de la croix et est mort pour nos péchés, a sauvé le monde. Si le Fils de Dieu a sauvé le monde en étant attaché sur le bois de la croix, par obéissance à son Père, nous qui sommes les fils et les filles de Dieu, je crois profondément que malgré tous les liens qui peuvent nous retenir, nous sommes appelés par notre Créateur à participer à ce Salut du monde.

Le chrétien, frères et sœurs, ce n'est pas celui qui attend d'être libéré de ses chaînes. Vous savez comme moi que si vous attendez d'être libéré de vos chaînes, vous attendrez longtemps et ce moment n'arrivera pas. Le chrétien n'est pas celui qui attend d'être libéré de ses chaînes, le chrétien est celui qui attaché, marche vers son Seigneur. C'est difficile, c'est même insupportable. Pour ma part, avec vous, je vais écouter dans quelques minutes des passages des évangiles et des lettres de saint Paul. Je ne sais pas quel effet cela vous fait une fois par an, mais c'est épouvantable. Chaque mot de l'évangile, chaque mot de saint Paul sont autant de chaînes qui viennent nous enfermer. Nous écoutons l'évangile et nous nous disons: ça, je ne sais pas. Nous écoutons un passage de l'épître aux Éphésiens, et nous nous disons : ça je ne sais pas le faire ! Nous écoutons un passage du sermon sur la montagne, et nous nous disons : c'est impossible. Nous écoutons un passage de l'épître aux Corinthiens, et nous nous disons, comme Paul le dit à un certain moment : pourquoi est-ce que je fais le mal que je ne voudrais pas faire, et que je ne fais pas le bien que je voudrais faire ?

Frères et sœurs, paradoxalement, cette parole de l'évangile, ce soir va peut-être encore plus nous écraser, nous annihiler, nous enfermer. Nous pourrions nous dire : à quoi cela sert-il ? Nous aurions tellement besoin d'avoir une parole libératrice, une parole qui nous enlève ces chaînes. Pourquoi faut-il écouter ces paroles qui vont nous révéler encore plus notre petitesse, notre péché, notre incapacité à aller vers Dieu tout seul ?

Effectivement, frères et sœurs, je reviens un peu têtu comme une mule, comme je le suis, je reviens avec ces deux passages que je vous ai offerts ce soir en entrée de carême, saint Pierre, saint Paul, deux êtres choisis par Dieu et en même temps, ligotés dans leur petitesse, dans leur péché et qui pourtant, marchent vers Dieu vers l'éternité.

Frères et sœurs, je le disais, être chrétien, c'est avec les liens qui nous enserrent, tourner résolument notre visage vers l'avenir, comme le Christ tourne résolument son visage vers Jérusalem, cette ville tant aimée, cette ville dans laquelle il y a à la fois l'amour des hommes pour Dieu et en même temps le déchaînement des hommes vis-à-vis de Dieu et des hommes.

A la suite de saint Pierre et de saint Paul, quels que soient les liens qui nous enserrent, quels que soient les doutes que nous portons, de cette grâce que Dieu nous a donnée, parfois secrètement, sans que nous ne nous en rendions bien compte, à la suite de Pierre et Paul, marchons résolument vers Jérusalem, la Jérusalem céleste qui nous est promise.

 

AMEN

 

 

 

 
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