AU FIL DES HOMELIES

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LA PEAU DU VISAGE DE MOÏSE

Ex 34
Célébration du mercredi des Cendres - année A (28 février 1990)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

 

Lumière voilée 

L

orsqu'il s'agit de commencer une marche relativement longue, en bon marcheur, en bon connaisseur de la topographie et de ses propres capacités, il nous faut d'abord regarder où nous allons. En montagne, on ne part jamais à l'aveuglette, on choisit le sommet que l'on veut atteindre, puis on pointe l'endroit d'où l'on part et en fonction du relief, des difficultés, des lieux de repos, d'habitations ou des sources, on porte mais pas définitivement le tracé, celui qui nous semble au commencement le meilleur. Mais d'abord regardons un instant ce que nous dit la parole de Jésus et puis, pour essayer de reconnaître le chemin de ces quarante jours qui viennent, nous méditerons davantage sur ces quelques versets du chapitre trente-quatrième de l'Exode.

       Jésus dit aux juifs : "Vous scrutez les Ecritures, mais vous n'avez jamais entendu ma Parole". C'est apparemment contradictoire. Et pourtant. Puis Jésus dit : "Vous n'avez jamais vu la face de Dieu. D'ailleurs vous n'avez aucun souci de Dieu ni de sa gloire". Ce refus de voir la face de Dieu et d'écouter sa Parole, même si on connaît toutes les Ecritures, sont pour Jésus la signature du refus de sa vie : "Vous ne voulez pas venir à Moi pour avoir la vie". Dans le livre de l'Exode, il est question de Moïse qui, pour la énième fois, va gravir cette fameuse montagne du Sinaï. Mais, cette fois-ci, il y monte dans des conditions très particulières et uniques. Déjà il y avait passé un très long temps seul à seul avec Dieu et Dieu lui avait donné les tables de la Loi dont le Livre de l'Exode dit que l'Écriture est celle de Dieu Lui-même. Moïse, en arrivant au bas de la montagne, qu'a-t-il vu ? le peuple complètement écervelé et fou, le grand prêtre Aaron en tête, dansant et jabotant autour du veau d'or. Moïse s'entretient avec Dieu donnant sa Loi pendant que le peuple en dessous fait la fête, et quelle fête ? Et ce fameux veau d'or, nous savons bien qu'il existe encore quels que soient sa forme et son nom, dans notre monde et dans notre cœur. Mais Dieu ne se lasse pas des péchés et des ruptures des hommes, Il invite de nouveau Moïse sur la montagne pour renouveler le don de l'Alliance, le don de la Loi.

       Et c'est ici que nous pouvons ensemble repérer le point de départ de notre Carême et son arrivée. Et ceci nous permettra de considérer un instant le voyage que nous avons à faire. Le point de départ est très simple, frères et sœurs, les tables de la Loi dans notre cœur sont brisées, la Parole de Dieu est stérile, nous tournons nos oreilles, nos yeux et notre cœur vers des idoles d'or et d'argent que nous nous faisons, que nous n'osons appeler Dieu, mais que nous vénérons comme des divinités bien cachées dans notre panthéon intérieur. La Parole de Dieu est brisée en nous par notre péché, par notre rupture d'avec Lui, par ce refus de recevoir le sens de notre destinée et l'exigence de chacun de nos actes non pas de nous comme si nous étions nos propres maîtres, mais de Dieu qui est Créateur et Rédempteur. Voilà le point de départ. C'est pour cela que nous sommes ici ce soir. A chacun maintenant de voir dans sa vie où et comment et pourquoi les tables de l'Alliance que Dieu a écrites de son doigt dans son cœur de chair, où et comment sont-elles éparpillées en morceaux, c'est-à-dire pourquoi il n'arrive plus lui-même à lire clairement et distinctement et honnêtement la volonté de Dieu sur lui, sur sa vie personnelle, affective, laborieuse, relationnelle ou religieuse dans le dessein de Dieu et l'accomplir selon sa volonté.

       Le but, lui aussi, est de façon très belle d'ailleurs, exprimé et, à deux reprises, il est dit que Moïse tenant de nouveau sous les bras les tables de la Loi de l'Alliance de Dieu, en descendant de la montagne, la peau de son visage rayonnait, mais il ne le savait pas, la peau de son visage rayonnait. Devant cette beauté, Aaron et tout le peuple, restent stupéfaits et n'osent pas l'approcher. Voilà notre destinée pascale. Au jour de Pâques lorsque nous serons rassemblés autour du Christ ressuscité, ayant retrouvé la totalité des paroles de l'Alliance, ayant relié ces dix paroles pour y relier notre vie, dix commandements, plénitude de la Loi, paroles qui sont vie et Esprit, alors sous la peau de nos visages et de nos joues rayonnera le Christ ressuscité, Parole de vie éternelle, voilà ce qui rayonnait sous la peau du visage de Moïse, il avait reçu la totalité de l'Alliance, une nouvelle fois pour lui et pour tout son peuple. C'est pour cela qu'il s'adresse immédiatement au peuple en disant : "Maintenant écoutez les paroles que j'ai reçues de Dieu". Voilà balisé notre point de départ et voilà signifié notre point d'arrivée, des tables brisées, de notre cœur brisé par le péché où nous ne pouvons plus lire la Parole de Dieu, nous sommes laissés à tout vent de doctrine, ensorcelés par toutes sortes de fables, comme dit l'apôtre, vers cette transfiguration pascale de notre visage qui devra rayonner ici même dans quarante jours et quarante nuits lorsque le Christ nous précédera dans sa Résurrection.

       Entre temps qu'est-il proposé ? une chose extrêmement simple, mais très difficile, ces deux choses vont ensemble souvent, mais c'est difficile. Moïse demeura en ce lieu, avec Dieu, pendant quarante jours et quarante nuits, sans boire ni manger. Et ce n'est qu'après qu'il put écrire les paroles de l'Alliance plénière. Le carême, c'est tout simplement de rester quarante jours et quarante nuits dans la familiarité avec le visage de Dieu quel que soit notre péché ou plus exactement à cause de notre péché, car il n'y aurait pas eu de nouveau cette quarantaine pour Moïse s'il n'y avait pas eu le veau d'or de son peuple, s'il n'y avait pas eu les tables brisées par le péché, le refus et l'idolâtrie du peuple. Voilà ce qu'est, en régime chrétien, le carême que nous commençons : des tables brisées jusqu'au rayonnement de notre peau, mais en passant par cet exigeant creuset d'un feu qui est la présence de Dieu. Nous ne savons pas ce que se disaient Dieu et Moïse. Moïse regardait la face de Dieu. En regardant la face de Dieu sans distraction mondaine, c'est ce que veut dire sans boire ni manger, sans pensée superflue et superficielle, les paroles de l'Alliance se sont inscrites de nouveau, non seulement sur les tables, mais dans sa chair : c'est pour cela qu'à la descente de la montagne, elle rayonnait, lumière pour le peuple, annonce de la nouvelle miséricorde de Dieu, du salut qu'une fois encore Dieu venait partager à son peuple alors que lui avait tout fait pour le refuser.

       Frères et sœurs, il faut commencer et vivre ce Carême dans la grande logique de l'Exode, sous la houlette de Moïse. Il nous faut vivre ce carême sans nous attarder aux morceaux brisés des tables de l'Alliance, sans fixer nos péchés, mais simplement maintenant et, chacun, vous devez trouver la façon dont vous allez demeurer quarante jours et quarante nuits avec Dieu pour qu'ensemble, nous puissions nous retrouver et vraiment reconnaître en nous regardant que, de nouveau, Dieu a fait alliance avec son peuple, que de nouveau nous sommes passés de la poussière à la lumière, des cendres au sanctuaire, de la mort à la vie de Pâques.

       AMEN


 

 
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