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LA FORCE DU DESIR

 

Jl 2, 12-18; 2 Co 5,20 - 6,2; Mt 6, 1-6 + 16-18

Mercredi des Cendres  2016 
Homélie du frère Daniel Bourgeois


F

rères et Sœurs, je ne sais pas si vous avez déjà remarqué la manière très complexe dont Jésus nous présente le temps de jeûne et de privation. Il traite d’hypocrites ceux qui disent franchement ce qu’ils font et il trouve que c’est bien de faire comme si on ne le faisait pas. Il reproche aux pharisiens de montrer qu’ils jeûnent, or ils jeûnent donc ils disent la vérité des efforts qu’ils font. Jésus dit « Ce n’est pas la peine de les imiter, ce ne sont pas ceux-là qu’il faut imiter ». Au contraire il encourage la dissimulation, c’est-à-dire qu’il dit : « Quand tu jeûnes, il ne faut surtout pas qu’on sache que tu jeûnes : tu te parfumes la tête, tu te laves, tu vas très bien, tu es beau comme un cœur, etc ». C’est quand même étonnant que Jésus encourage ses disciples à masquer ce qu’ils essaient de faire, et qu’il dénonce chez ceux qui, avec peut-être un peu de vanité, on est d’accord, jeûnent et font l’aumône. Mais après tout quand ils jeûnent, ils jeûnent et quand ils font l’aumône, ils font l’aumône. Il dit « Ne va pas le claironner » Ça, c’est peut-être exagéré, mais en attendant il dit que normalement la main droite ignore ce que fait la main gauche.

Qu’est-ce que ça veut dire ? Je crois que pendant le carême, le but que l’Eglise se donne, à la grâce de Dieu bien évidemment, c’est de nous faire comprendre la force du désir. Au fond, on ne jeûne pas pour jeûner, on ne fait pas l’aumône pour faire l’aumône. Si on fait ces gestes-là, c’est pour creuser en nous et mesurer davantage la profondeur de ce que nous voulons être. Quand nous jeûnons, nous creusons en nous la faim. Et la faim, c’est une dimension que nous n’aimons pas voir en face et que nous préférons cacher en disant « Voilà, je jeûne ». Mais en fait que se passe-t-il dans le jeûne ? On creuse à l’intérieur de nous-mêmes une faim physique révélatrice d’une faim spirituelle, et c’est dans cette faim spirituelle-là que nous essayons de retrouver notre véritable attitude devant Dieu. C’est pour ça que Jésus dit : « Il n’y a que le Père qui voit ça dans le secret. Donc, ne récupère pas les efforts religieux de jeûne, de partage, d’aumône etc à seule fin de retrouver par toi-même, par tes propres efforts une sorte de plénitude et de satisfaction de toi.

C’est ça qu’il dénonce et appelle  hypocrisie. L’hypocrisie, ce n’est pas de cacher ce qu’on est, mais dans ce cas précis de croire que les efforts que l’on fait traduisent adéquatement ce que l’on est. C’est très souvent comme ça chez nous. Dans notre vie, nous aimons faire une chose, mais nous aimons être reconnus. Sinon, très vite on se plaint que les autres ne font pas attention à nous. Et bien précisément, Jésus dit : « Si vous voulez la reconnaissance, de qui la voulez-vous? Vous voulez la reconnaissance de l’entourage, du pauvre à qui vous avez donné, vous voulez qu’on admire chez vous les performances religieuses ? Si vous voulez cela, allez-y et vous l’aurez peut-être. Mais ça n’aura servi à rien, ça ne vous aura pas conduit plus loin, ça n’aura rien expliqué de votre comportement, de votre faim et de votre désir.

Alors que si vous acceptez, Dieu sait si ça demande beaucoup d’humilité, de modestie et d’effacement de soi, si vous acceptez que le fait de jeûner, le fait de se priver, le fait de partager n’a pas besoin d’avoir une espèce de récompense et de reconnaissance officielle immédiate, à ce moment-là, vous commencerez à comprendre ce qu’est la nécessité de recevoir la présence et la bénédiction de Dieu dans votre détresse et dans votre jeûne. Mais à ce moment-là évidemment, les choses sont inversées. C’est le même exercice du jeûne, c’est le même exercice du partage. Dans un cas, ça ne conduit qu’à nous-mêmes, dans l’autre cas, ça nous conduit à Dieu ». Alors il ne suffit pas de jeûner, il faut être spirituellement intelligent.