AU FIL DES HOMELIES

LE CARÊME APPRENTISSAGE DU PARADIS

Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20 - 2 Co 6,2 ; Mt 6, 1-6+16-18
Mercredi des Cendres - Messe de midi - année A (4 mars 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Causse Méjean : Cheveux d'anges

Comme chaque année, en ce premier jour du carême, l'Église nous fait lire ces paroles du Christ, dans son sermon sur la montagne, où Il nous recommande ces trois moyens de conversion que notre carême doit mettre en oeuvre : l'aumône, la prière, le jeûne. Effectivement ces trois moyens de conversion sont ce qui définit l'ascèse chrétienne, ce renoncement à soi, cette privation, cette volonté de dépouillement et de détachement qui caractérise ce temps et qui est un apprentissage de la Pâque vers laquelle nous nous avançons, en compagnie du Christ sur le chemin de sa croix. Je voudrais insister sur le fait qu'il s'agit là d'un apprentissage de la Pâque, c'est-à-dire non seulement un apprentissage du dépouillement du détachement, de la croix, de la mort, mais aussi d'un apprentissage de la résurrection. Et plus précisément encore du paradis.

Le jeûne, l'aumône, la prière, c'est l'initiation à la vie bienheureuse, à la béatitude éternelle. Par l'aumône, nous nous dépouillons de ce qui nous appartient, des biens matériels que nous possédons, de cette domination sur le monde qui caractérise la mission de l'homme de transformer le monde et de se l'approprier. Par le jeûne, nous nous détachons des satisfactions charnelles de notre corps. Par la prière, nous décapons, ou plutôt nous laissons Dieu décaper notre cœur, notre âme pour la tourner vers l'unique nécessaire.

Tout cela n'est pas simplement action négative pour brimer nos passions, nos penchants pervers. Ce n'est pas simplement pour pleurer nos péchés, pour expier le péché du monde. Beaucoup plus profondément, c'est une initiation à la vie même de Dieu, telle qu'il veut nous l'offrir éternellement dans la gloire du ciel, du paradis. Nous ne devons pas, comme des hommes primitifs dans certaines religions non révélées, nous faire du bonheur et spécialement du bonheur éternel, une image trop simpliste, comme si ce bonheur consistait en l'accomplissement de tous nos désirs, en ce que soient comblés tous nos besoins. Le bonheur auquel Dieu nous appelle est un bonheur infiniment plus profond, infiniment plus comblant que ce qui nous sommes capables d'imaginer. Le paradis ne consistera pas à ce qu'il n'y aura plus ni peine ni douleur, ni faim, mais à ce que notre corps, notre esprit, notre cœur seront pleinement satisfaits. C'est bien au-delà que se situe le bonheur que Dieu veut partager avec nous. Car le bonheur de Dieu, c'est le bonheur de cet amour infini, sans limite, sans rivage qui est le sien. Il n'y a pas d'autre bonheur que celui-là. Depuis toute éternité, et pour toute éternité Dieu jouit de ce bonheur qui consiste à se donner sans réserve, j'allais dire à s'oublier Lui-même, mais là c'est un anthropomorphisme, une manière tout humaine de parler. Dieu se donne sans fin, sans limite. Et c'est cette projection de tout ce qu'il est, de tout ce qu'il a qu'il partage infiniment avec son Fils et l'Esprit Saint d'abord, et puis au-delà, comme en un jaillissement gratuit et supplémentaire, avec toute la création. C'est à ce bonheur de se donner que Dieu veut nous appeler. Notre paradis, si nous y parvenons, ne consistera pas à récupérer tout ce qui nous a manqué sur cette terre, à combler tous nos désirs inassouvis, notre paradis se passera uni­quement à aimer, c'est-à-dire à sortir infiniment de nous-mêmes, comme Dieu est constamment projeté hors de lui, dans ce don infini de Lui-même. Dieu nous proposera un bonheur qui consiste non pas à nous satisfaire nous-mêmes mais à mettre toute notre joie dans la joie que nous pouvons donner aux autres.

Cette joie infinie qui consiste à ne plus avoir le temps de se retourner sur soi, mais à être pris tout entier par cette sorte d'extase, c'est-à-dire littéralement de sortie hors de soi, dans laquelle on danse de joie à la vue de la joie de l'autre qui est comblé. Telle est la joie à laquelle Dieu veut nous appeler et c'est pourquoi, dès maintenant, il veut nous initier à cette joie de donner, à cette joie de donner d'abord ces biens matériels qui nous encombrent quelquefois, en tout cas qui nous entourent de toutes parts et qu'il est bon que nous ayons à notre disposition, mais non pas pour les engranger et nous appuyer sur eux d'une façon fallacieuse et finalement dérisoire. Ces biens matériels sont faits pour être largement partagés largement donnés, afin qu'ils soient notre joie en étant la joie de ceux avec qui nous les partageons et à qui nous les donnons.

C'est pourquoi, dès maintenant aussi, Dieu nous apprend à rendre notre corps plus transparent, à permettre à notre corps de ne pas s'enfouir dans la matière, mais petit à petit à nous faire accéder à cette lumière, à cette gloire de l'esprit, car c'est cela le propre de l'homme, d'aider la matière, à travers lui à parvenir à la plénitude de l'esprit. Car nos corps sont appelés à la résurrection, c'est-à-dire non pas à l'enfouissement dans leur matérialité, mais au contraire à cette élévation qui n'anéantira pas leur caractère matériel mais qui l'accomplira dans une plénitude plus haute. Et le jeûne, dès maintenant est pour nous cette découverte d'une joie de la spiritualisation en nous de ce qui est corporel, de ce qui est charnel. Et la prière, c'est la découverte du secret profond du bonheur qui est d'être totalement habité par la présence de celui qu'on aime, qu'on essaie d'aimer, vers lequel nous porte notre désir. Cette prière qui aiguise, justement en nous, l'appel vers Dieu qui est réponse à cet appel que Dieu nous adresse, pour que, sortant hors de nous-mêmes, de nos préoccupations, de nos intérêts, de tout ce qui nous encombre, nous préoccupe, nous intéresse, sortant de nous-mêmes, nous puissions enfin être regard contemplatif sur ce Dieu aimé, et qui, seul, quand nous le regardons peut nous rendre vraiment heureux.

Que ce carême, soit pour nous, non pas un temps de dure pénitence, non pas un temps de corvée pendant lequel nous nous imposons des fardeaux, pendant lequel nous brimons notre corps, nous nous arrachons aux biens de ce monde, nous nous forçons à un surcroît de prière. Que ce soit, au contraire, un temps de joie parce que c'est un temps d'apprentissage de la béatitude, un temps d'apprentissage du paradis.

 

AMEN

 
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