AU FIL DES HOMELIES

LA RELIGION DE CONSOMMATION

Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20 - 2 Co 6,2 ; Mt 6, 1-6+16-18
Mercredi des Cendres - Messe de midi - année B (24 février 1982)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Abondance

Il est toujours assez difficile de démasquer les véritables pièges. Ainsi, par exemple on a dit et on dit beaucoup de mal de la civilisation de consommation. Je ne suis pas sûr qu'on ait raison, parce que c'est peut-être une certaine manière de nous détourner du véritable problème. En effet, nous vivons dans un monde de la consommation parce que nous sommes des êtres de besoin. On a faim et par conséquent on essaie de manger à sa faim. On a soif et l'on essaie de boire à sa soif. En soi, le fait de consommer n'est pas mauvais parce que c'est simplement la réponse à un besoin inné de notre condition de chair, le besoin qui s'établit, qui s'épanouit selon différentes directions. Bien sûr, il peut y avoir un mauvais usage de cette consommation, bien sûr, il est possible de se créer des faux besoins. Il est possible de vouloir satisfaire nos besoins au-delà de ce qu'ils exigent normalement, mais, en soi, le fait d'essayer de faire face à tous ces besoins qui sont au cœur de notre vie, ce n'est pas un mal. Et d'ailleurs, si nous supprimions radicalement tout phénomène de consommation, ne buvant plus, ne mangeant plus, ce serait un véritable suicide collectif.

En réalité, je crois que le problème n'est pas tant du côté de la civilisation de consommation, que du côté de la religion de consommation. En effet, je crois que ce que le Christ veut dire à travers l'évangile d'aujourd'hui, c'est qu'il existe une certaine forme de religion qui est la religion de consommation, la religion qui est basée sur le besoin. Le besoin qu'a l'homme, à certains moments, de se prouver qu'il est capable de faire quelque chose et à ce moment-là de satisfaire ce besoin par le fait de s'imposer telle ou telle prouesse, telle ou telle vertu, tel ou tel mérite. Et ensuite de satisfaire abondamment ce besoin en le montrant, en le manifestant, en montrant qu'on a jeûné parce qu'on a les traits tirés, en montrant que l'on a beaucoup prié parce que l'on est fatigué, ou que sais-je encore. A ce moment-là, c'est un piège. C'est un piège parce que l'on veut faire croire, d'une manière ou d'une autre, que notre vie religieuse correspond simplement à un besoin. On a besoin de cela pour rythmer sa vie, pour calmer ses angoisses. Et à ce moment-là, on le fait. Dans ce cas, puisque cela vit selon une économie de besoin, et bien il y a besoin, puis il y a consommation, puis il y a satisfaction. Et un carême se passe après l'autre, et tout continue de fort bien aller.

Le Christ veut nous apprendre et nous dit aujourd'hui qu'il n'y a pas de religion de consommation, parce que, en matière de religion, nous ne sommes pas des êtres de besoin, nous sommes des êtres de désir. Le besoin c'est simplement un désir limité : on veut ceci ou cela, on le prend, on se l'approprie et l'on est satisfait, et l'on peut faire la sieste. Le désir, c'est tout autre chose. C'est quelque chose qui ne se maîtrise jamais. C'est un besoin, à proprement parler, d'infini. C'est le désir de rencontrer quelque chose qui est inépuisable, quelque chose vis-à-vis duquel on ne sera jamais suffisamment prêt, jamais suffisamment assoiffé, jamais suffisamment affamé. Et si le Christ nous demande de jeûner, si le Christ nous demande de prier plus encore, si le Christ nous demande, pour ainsi dire, de frustrer nos besoins, de les crucifier, ce n'est pas pour nous donner je ne sais quelle satisfaction, mais c'est pour développer en nous un véritable désir, le désir même de Dieu, quelque chose qui nous met en présence de l'absolu de Dieu, quelque chose qui ne pourra jamais être satisfait par le contentement qu'on éprouve d'avoir fait telle ou telle mortification, ou d'avoir accompli tel ou tel jeune, ou d'avoir prié davantage. Au contraire, le désir, au sens de quelque chose qui réveille notre cœur au plus profond de nous-mêmes et qui le met dans la présence de l'absolu de Dieu, marquant ainsi notre existence et, pour ainsi dire, la brisant de l'intérieur par le sceau de sa présence.

Et dans cette perspective que le jeûne ou la prière soit difficile ? cela n'a plus d'importance. Au contraire, c'est une grâce. Et à ce moment-là, on peut très bien continuer à se parfumer la tête. Jeûner, cela n'a plus d'importance. Ce n'est plus pour se faire plaisir. C'est simplement cette joie de se rendre compte qu'au cœur même de notre existence, peut faire irruption cet absolu de Dieu. Le carême sera alors cette véritable éducation de notre désir comme désir de Dieu, comme le désir de le rencontrer Lui et Lui seul, comme désir de nous laisser réveiller par sa présence. Et même si cela fait mal au plus intime de nous-mêmes, en réalité, parce que nous savons pourquoi, cela ne peut être qu'une source débordante de joie et de désir encore plus fort d'annoncer la Bonne Nouvelle du salut.

Frères et sœurs, que ce carême soit vraiment pour nous le réveil de notre désir. Le Seigneur nous dit que ce désir est au secret de nous-mêmes, dans le plus intime de notre cœur. Si nous retournons en nous-mêmes, que ce ne soit pas par besoin de nous-mêmes et pour nous rechercher nous-mêmes. Que ce soit simplement parce que nous savons que là est notre trésor, là est la présence de la vie de Dieu. Là est le mystère caché qui seul peut répondre à notre désir. Alors, tous ensemble, entrons dans ce secret de nous-mêmes, entrons dans ce secret du cœur de l'Église : c'est que nous sommes aimés et annonçons-le en dansant, en criant de joie, en nous parfumant la tête parce que nous avons la certitude de découvrir ce que cherche notre désir.

 

AMEN

 
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