AU FIL DES HOMELIES

DIEU ENTRE EN CARÊME

Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20 - 2 Co 6,2 ; Mt 6, 1-6+16-18
Mercredi des Cendres - Messe de midi - année A (7 mars 1984)
Homélie du Frère Michel MORIN


Montée au Sinaï

Frères et sœurs, Dieu entre en carême. Non pas qu'il va passer quarante jours à prier ou à jeûner. Dieu entre en carême parce que c'est Dieu qui est à l'initiative de toute transformation du cœur de l'homme, car c'est Lui qui l'a créé et c'est Lui qui l'a recréé. C'est Dieu qui entre en carême.

C'est Lui qui invite. Les trois textes de l'Écriture sont très explicites à ce propos. Dans le texte du prophète Joël, c'est Dieu qui appelle à la conversion du cœur qui appelle, à présent, à ce que l'homme revienne vers Lui, car Il est tendresse et pitié. C'est Dieu qui appelle l'homme parce que son cœur est bouleversé d'amour jaloux pour lui.

Dans l'épître de saint Paul, c'est au nom du Christ que l'apôtre écrit : "Laissez-vous réconcilier !" et pas au nom de quelqu'un d'autre, même pas de lui-même. Le temps favorable, le jour du salut, c'est Dieu qui le donne, ce n'est pas l'homme ou l'Église qui le décide.

Et dans l'évangile que je viens de lire, c'est Jésus, seul, qui invite à la prière au jeûne et au partage ; ce n'est pas l'homme qui le décide pour la bonne raison qu'il n'en a pas très envie.

Le carême, c'est celui de Dieu. C'est Dieu qui veut s'approcher de l'homme. C'est Dieu qui fera tout pour s'approcher de l'homme, car Il sait que l'homme ne peut rien pour s'approcher de Lui, car si Dieu est partout, l'homme est toujours ailleurs.

Le carême que nous commençons aujourd'hui, ce n'est que la première réponse à cet appel de Dieu. Ce n'est pas une réponse que nous choisissons nous-mêmes, car nous ne savons pas ce qui nous convient. Dieu seul, qui a créé l'homme et qui l'a restauré, sait de quoi nous devons être nourris pour ne pas laisser briser en nous, une nouvelle fois, ce que Dieu a façonné. Nous entrons dans une démarche, sur un chemin qui n'a pas été ouvert par nous, sur un chemin qui a été ouvert par Dieu et sur l'ordre même de Dieu. Rappelez-vous, lorsque Dieu envoya Moïse pour conduire son peuple dans le désert. Moïse n'en avait aucune envie et le peuple non plus et même lorsqu'il a fait la moitié de la route, il avait envie de revenir au point de départ. Cette route, c'est Dieu qui l'a ouverte, c'est Jésus qui est parti quarante jours et quarante nuits dans le désert.

Aujourd'hui, comme Dieu sait ce qu'il nous faut, Il nous propose d'ouvrir notre cœur à sa présence, d'ouvrir nos ténèbres à sa lumière, d'ouvrir notre nuit à son jour en acceptant qu'il brise, en nous, trois fenêtres. Lui-même les nomme : la prière, le jeûne et le partage. Pourquoi ? Parce que ces mots, auxquels nous sommes si habitués, cachent notre véritable situation vis-à-vis de nous-mêmes, vis-à-vis de nos frères et vis-à-vis de Dieu.

Vis-à-vis de nous-mêmes, notre situation est dissimulée dans le mot de jeûne. On ne jeûne pas d'abord pour les autres, pour une idée, pour un combat ou une victoire. Pendant le carême, on ne fait pas la grève de la faim. On jeûne à cause de Dieu pour retrouver, à sa lumière, la véritable situation de notre humanité, dans le temps, dans l'espace et vis-à-vis des choses créées. Nous nous privons de quelques-unes de ces choses créées, non pas parce qu'elles sont mauvaises ou qu'elles feraient du mal, mais pour manifester, devant Dieu, qu'Il est le Créateur, qu'Il est le premier à être servi, et qu'à travers les créatures, même en les abandonnant, en les rejetant un moment, c'est vers le Créateur que nous nous tournons. Notre jeûne doit nous faire redécouvrir dans la lumière de Dieu, notre véritable situation devant Lui et par rapport aux choses créées que nous utilisons, dont parfois nous abusons. Et lorsque nous en abusons, nous devenons esclave de cette création, et notre sens de Dieu disparaît dans les ténèbres.

Retrouver notre véritable relation les uns par rapport aux autres, c'est le partage. Il y a deux façons de partager : la première pour garder, l'autre pour distribuer. L'Alliance a été rompue parce que l'homme a voulu tout garder pour lui. L'Alliance a été renouée, lorsque le Christ a donné tout son corps pour tous les hommes. Le partage que nous pourrons accomplir, ce n'es pas simplement un geste humanitaire ou économique, c'est un geste eucharistique. C'est parce que le Christ a rompu son corps pour faire vivre chaque homme, que nous accepterons de partager ce qui nous fait vivre pour que d'autres puissent, eux aussi, vivre. C'est cela le sens du partage.

C'est aussi cela qui est le mystère de la simplicité, de la générosité et de l'amour infini de Dieu. Dieu ne se regarde jamais Lui-même parce que Dieu est constamment occupé à se donner, à s'ouvrir et donc à se passionner pour ce qui l'entoure, pour tous les êtres qu'Il a créés et dans lesquels Il met toute sa joie, tout son bonheur. Dieu est fondamentalement don de soi parce qu'Il n'est pas repli sur soi, parce qu'Il n'est pas intérêt exagéré porté à soi-même. Et pourtant, Dieu aurait de quoi se passionner pour Lui puisqu'Il est la plénitude et la totalité et l'absolu de toute chose. Mais précisément cette plénitude consiste à ne pas se limiter en se repliant sur soi, mais à se donner largement, à mains largement ouvertes. C'est à cela que Dieu nous invite en nous demandant de devenir comme des enfants. Alors, si nous voulons être comme des enfants, acceptons d'avoir sur nous-mêmes un regard plus simple, un regard moins attentif à toutes nos complications intérieures. Acceptons de nous détacher de nous-mêmes. Acceptons de nous ouvrir, d'ouvrir notre cœur, nos yeux, nos mains à tout ce qui nous entoure. Acceptons de relativiser ce que nous sommes pour nous intéresser à ce qui est vraiment passionnant, c'est-à-dire les autres et d'abord cet autre qui les résume tous, et qui nous les offre tous, et qui est Dieu Lui-même, l'autre par excellence, Celui qui nous appelle hors de nous, qui nous appelle à être larges de cœur et d'esprit. Ainsi, nous serons serviteurs les uns des autres. Ainsi, nous serons heureux parce que, comme les enfants, comme Dieu, nous ne serons pas recroquevillés sur nous-mêmes mais largement ouvert à la lumière et à l'appel de l'amour.

 

AMEN

 
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