AU FIL DES HOMELIES

LE PARFUM DU JEÛNE

Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20 - 2 Co 6,2 ; Mt 6, 1-6+16-18
Mercredi des Cendres - Messe de midi - année B (17 février 1988)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL
 

 

Graveson : Musée des parfums 
Prier, partager, jeûner, voilà le programme du Carême telle que l'Église nous le propose à la suite du Christ. Cette année encore, nous allons essayer d'entrer dans ce mystère. Je voudrais réfléchir sur le jeûne. Jeûner. Pourquoi jeûner ?

Une première réponse nous est donnée dans l'oraison qui ouvrait cette célébration. "Commencer saintement, par une journée de jeûne, notre entraînement au combat spirituel, afin que nos privations nous rende plus forts pour lutter contre l'esprit du mal." Le jeûne fait donc partie, d'abord, de cette force intérieure, spirituelle, qui nous permettra de lutter contre le mal, de nous entraîner pour ce combat spirituel. En effet, nous sommes souvent affaiblis, rendus plus fragiles, par toutes sortes de richesses, de plaisirs, de compromissions qui, sans être nécessairement très graves, nous entraînent à pactiser plus ou moins avec ce monde, et donc celui qui est le prince de ce monde. Pour notre confort, pour notre plaisir, nous nous matérialisons, nous nous dispersons, nous fragilisons notre vie intérieure par toutes sortes de distractions, de richesses, de plaisirs de la table ou autres qui nous alourdissent et nous rendent moins vigilants, moins vifs, moins légers pour ce combat spirituel auquel nous ne pensons peut-être pas assez, mais qui est pourtant au centre de notre vie, de la vie de l'Église. Car, comme le dit saint Paul, "notre combat n'est pas contre des ennemis du dehors", n'est pas contre telle ou telle force humaine qui persécuterait l'Église, mais "notre combat est contre les esprits du mal, contre Satan et ses anges" qui, sans cesse, essaient d'entamer la force, d'user l'énergie du peuple chrétien en marche, en route, qui essaient de réduire notre dynamisme et de nous alanguir, de nous alourdir, de nous abêtir. C'est le premier aspect du jeûne.

     Il y en a un autre auquel nous ne pensons peut-être pas souvent et que Jésus nous suggère aujourd'hui : "Pour toi, quand tu jeûnes, ne prends pas cet air triste et défait, mais lave ton visage et parfume ta tête !" Le jeûne comme un parfum. Qu'est-ce qu'un parfum ? C'est quelque chose qui rayonne, c'est quelque chose qui atteint les autres à partir de la plénitude qui est en nous. Nous sommes remplis d'une présence et cette présence rayonnante c'est ce qu'on appelle un parfum, une bonne odeur. Le jeune c'est donc un rayonnement, c'est une source de rayonnement. Cela suppose d'abord, à l'intérieur de nous-mêmes, une force qui rayonne. Le jeûne c'est autant une abstention, une abstinence, le jeûne c'est un vide, c'est un creux, c'est un manque, mais précisément ce manque doit manifester en nous, doit susciter en nous, doit rendre visible, à nos propres yeux et aux yeux des autres, le désir, le désir de Dieu. Si nous essayons de jeûner en nous privant d'un certain nombre de choses, c'est pour que nous soyons davantage attentifs et éveiller en nous ce besoin de Dieu, cette faim de Dieu, cette urgence, cette nécessité de nous tourner vers Dieu. Telle est la force, telle est la plénitude qui nous habite, une plénitude en creux. Puisque Dieu nous ne le possédons pas encore (et d'ailleurs on ne possède jamais Dieu), puisque Dieu ne nous est pas encore pleinement donné, puisque Dieu est "Celui qui vient" et que nous attendons, cette force cet élan qui nous tourne vers Dieu et que le jeûne doit raviver, en tout cas que le jeûne doit rendre plus sensible, plus tangible en nous, cet élan qui nous entraîne vers ce Dieu à venir, ce Dieu venant, ce Dieu qui vient, ce Dieu qui nous appelle, voilà un élan, un dynamisme, une force qui nous habite et qui est susceptible de rayonner comme un parfum, comme une bonne odeur.

      Ce parfum qui rayonne à partir de cette présence ou de cet élan vers la présence de Dieu recherché, désiré, ce parfum rayonne sur nos frères. Le jeûne doit être communication avec les autres. Non pas un jeûne qui nous replierait sur nous, qui nous enfermerait sur notre tristesse, qui nous ferait compter tout ce qui nous manque, énumérer intérieurement tous nos besoins, nous concentrer sur toutes les absences de notre vie, ce serait un mauvais jeûne, ce serait un jeûne égoïste. Tout ce qui nous replie sur nous est contre l'évangile. Mais le jeûne que le Christ demande est un jeûne rayonnant, un jeûne joyeux, un jeûne parfumé, un jeûne qui doit nous tourner vers nos frères, un jeûne qui doit nous rendre plus détachés de nous-mêmes, plus légers, donc plus communicatifs, plus capables de communication, un jeûne qui doit nous rendre plus oblatifs, plus capables de don, plus capables de générosité, plus attentifs à ceux qui nous entourent, plus préoccupés de ce dont ils ont besoin ou simplement de leur présence à nos côtés. Un jeûne qui nous sort de nous-mêmes, qui nous met en extase c'est-à-dire qui nous fait nous tenir en dehors des limites trop étroites de notre vie personnelle et de nos soucis personnels. Un jeûne qui nous tourne ainsi, avec passion, avec désir, avec intérêt, non seulement vers Dieu mais vers tous nos frères qui sont images de Dieu, présence de Dieu, et pour qui nous devons être aussi transparence de Dieu. Oui, un jeûne qui nous rend transparents à la lumière de Dieu, qui, à travers nous, doit rayonner sur nos frères.

      Voilà pourquoi nous devons jeûner. Il ne s'agit pas de macérations, il ne s'agit pas de mépris de notre corps, des besoins de notre corps. Il ne s'agit pas de haine de la matière ou des réalités de ce monde. Il ne s'agit de rien de tout cela. Il s'agit de la joie de Dieu qui doit habiter notre cœur, le rendre plus léger, le rendre plus fort pour le combat, nous rendre plus rayonnants auprès de nos frères.

      Que ce carême soit pour nous un carême parfumé, un carême de lumière et de don.

 

AMEN

 

 
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