AU FIL DES HOMELIES

LE CONSUMÉRISME

Jl 2, 12-18 ; 2 Co 5, 20 - 2 Co 6,2 ; Mt 6, 1-6+16-18
Mercredi des Cendres - Messe de midi - année C (25 février 2004)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Quand tu jeûnes, parfume-toi la tête". Frères et sœurs, nous vivons dans un monde moderne que l'on a parfois caractérisé au moins pour l'occident, parce que ce n'est pas pour tout le monde pareil, comme une civilisation de consommation. On a même inventé pour cela un nom bizarre, un peu barbare, cela s'appelle le consumérisme.

On croit habituellement que le consumérisme est un matérialisme. Et bien, moi, personnellement, je pense qu'il s'en faut de beaucoup, si seulement les chrétiens étaient un peu plus matérialistes. En réalité, le consumérisme n'est pas un débat avec la matière, il est un débat avec nos besoins, nos instincts et nos désirs. Le consumérisme suppose que l'on ait compris l'homme comme une machine de besoins, une ma­chine de désirs, dont précisément les manques se font sentir, et le plus régulier des manques étant d'ailleurs la faim, puisque cela revient tous les matins au petit déjeuner, tous les jours à midi, et tous les soirs vers dix-neuf, vingt heures. Le consumérisme, c'est l'art de répondre à cette espèce de petite faille du désir, du besoin, qui perce régulièrement dans le champ de notre conscience et de notre pensée, et de trouver immédiatement tous les moyens de la satisfaire le plus vite et avec le moins d'efforts possible.

En réalité ce qui est en cause, ce n'est pas la matière. Ce qui est en cause, c'est le fait de "consu­mer", c'est-à-dire de satisfaire immédiatement un be­soin. Nous avons une mécanique désirante, et c'est pour cela que le consumérisme n'a pas de limites, il peut s'appliquer aussi bien aux besoins du corps, la faim, la sexualité, l'érotisme, qu'aux besoins plus spi­rituels, et on peut avoir une attitude de consumériste par exemple en voulant développer indéfiniment son pouvoir financier, ou son pouvoir d'entreprise, ou même son pouvoir politique tout court. A ce moment-là, il ne s'agit pas de matérialisme. Avoir du pouvoir, avoir de l'argent, ce n'est pas matériel d'abord, c'est un pouvoir spirituel, c'est un pouvoir du désir. Et donc, on est là, tous les enfants de notre siècle, on est tous pris dans cette espèce de machine à nier les besoins et le désir, ou en tout cas à avoir ce système "bâton-ca­rotte", qui consiste à l'aviver quand il faut, précisé­ment parce qu'on a trouvé des moyens de le satisfaire, de le satisfaire et de le raviver de nouveau pour que cela n'arrête jamais. Cela comporte quelque chose, il faut bien le reconnaître, d'un petit peu pervers, parce qu'à la fois, cela avive le désir, cela avive les besoins, mais en même temps, cela les nie parce qu'on ne peut se permettre ce petit jeu-là que parce qu'on a la quasi sécurité qu'on va pouvoir résoudre les besoins méca­niques du corps, du cœur, de l'âme et du psychisme. C'est terrifiant quand on y pense, parce que c'est une machine à nier le désir.

C'est pour cette raison que je crois que le jeûne est une école très concrète pour essayer de dé­jouer cette mécanique diabolique. De quoi s'agit-il dans le jeûne ? Il s'agit simplement de laisser réapparaître pure et dure, nue et crue, la mécanique de notre désir humain. C'est cela le jeûne, c'est de res­sentir la faim. C'est assez extraordinaire, parce que dans les époques où l'on n'avait pas les moyens de satisfaire tout le temps la faim, on jeûnait quand même, parce qu'on avait conscience de cela. On avait conscience qu'à certains moments, il fallait retrouver notre être de désir, mais pas simplement dans notre tête, mais dans nos tripes, c'est le cas de le dire, préci­sément dans ce qui a faim. Ils étaient beaucoup plus matérialistes que nous, mais à juste titre, car c'était leur corps qui leur rappelaient qu'ils étaient des êtres de désir. Or nous, avec notre système actuel, nous avons tendance à penser ou à agir comme si notre corps était simplement une mécanique à satisfaire et finalement de la nier par un côté ou par un autre.

Je crois que nous, chrétiens, dans la démarche du jeûne, nous avons une sorte de fonction critique par rapport à la société actuelle, d'abord en nous, mais aussi vis-à-vis de notre entourage, vis-à-vis de cette atmosphère et d'ambiance qui nous dévore. Il nous faut retrouver la mouvance du désir qui nous prend au plus profond de nous-même et qui nous fait redécou­vrir cette dépendance dans le besoin. En fait, c'est toute une image de l'homme qu'il faut transformer, non pas l'homme qui se fabrique, qui se satisfait, qui s'étouffe dans l'accomplissement de ses désirs, mais un homme qui laisse de temps en temps à vif ce désir et qui dit : j'ai faim, j'ai soif, je ne suis pas satisfait, j'ai des malheurs, je suis pécheur, j'ai des difficultés, mais je ne passe pas mon temps à régler tout cela, j'essaie d'abord de voir ce que cela veut dire d'être dans cette situation-là.

Je comprends qu'à ce moment-là Jésus ait dit : vous êtes dans cette situation-là, mais parfumez-vous la tête. Pourquoi ? Parce que d'une certaine manière vous avez retrouvé une partie de la vérité de votre être. Là où, à travers toute la mécanique de la consommation vous essayez de vous fabriquer des objets de désir, et finalement, c'est soi-même qui de­vient un objet de désir et qui est sans cesse décevant, qui fait sans cesse remonter et repartir la mécanique, reconnaissez une bonne fois pour toutes, que vous êtes des êtres de désir, et à ce moment-là, parfumez-vous la tête, reconnaissez simplement qui vous êtes devant Dieu.

Frères et sœurs, vous voyez, si nous entrons dans ce temps de carême, dans ce temps où il y a de réels efforts d'ascèse du corps à faire, vis-à-vis de la nourriture et de tout cela, ce n'est pas uniquement dans une théologie un tout petit peu désuète et pas si bonne que cela, et qui se fait aussi récupérer par le consumérisme, la théologie du "je fais des efforts et comme cela je me cumule des Sicav de l'autre côté", parce que c'est un peu cela qui est derrière cette théologie, et c'est faux. C'est faux, on ne jeûne pas pour "de l'autre côté" ! On jeûne pour maintenant, pour ré-éprouver la faim physique réelle de notre corps, pour retrouver dans notre corps de chair, non pas le corps idéal des phots de pin-up, mais le corps souffrant, le corps qui a faim, le corps qui a soif, le corps qui est aux prises avec le désir de l'âme.

Frères et sœurs, que ce jour du mercredi des cendres nous fasse un petit peu reconvertir pas sim­plement notre tête, mais nous convertir dans notre corps pour essayer de redécouvrir cette vérité que nous sommes nous-mêmes, vraiment, du plus intime de nous, de la chair la plus vulnérable jusqu'à la fine pointe de notre cœur, des êtres de désir et de besoin devant Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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