AU FIL DES HOMELIES

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OSER ENTRER EN DIALOGUE AVEC DIEU

Jb 13, 18-28???

(11 mars 2000)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

L

'expérience de Job s'inscrit d'abord dans un texte que nous avons déjà entendu, qui est le texte de la rencontre effrayante avec cette proximité de Dieu. Toute la dialectique sapientielle travaille sur ce double mot : proximité, éloignement. Si Dieu est trop loin et ne parle pas, Il est comme indifférent aux malheurs de ce monde, s'Il est trop proche, Il domine, Il écrase et Il juge, Il compte ou sépare. Le travail de ce texte est d'essayer d'évaluer quelle est la juste distance que Dieu doit avoir avec l'homme et que l'homme doit avoir avec Dieu. De fait, si Dieu venait ici en sa présence, en sa personne et laisser éclater toute sa gloire, son poids propre de présence, nous serions écrasés, dominés. Si Dieu laissait entrevoir l'intensité de cette gloire qu'Il a fait voir de dos à Moïse au moment de la théophanie au Sinaï, cette intensité dont l'histoire du monde est issue, écraserait et nous effrayerait. Il y a toujours eu dans l'histoire biblique cette notion d'effroi à l'égard de la majesté de Dieu. Mais à l'inverse, si Dieu est trop absent, s'Il ne se rend pas visible, nous pouvons l'accuser de rester indifférent à nos malheurs, d'être comme désinvolte, de rester dans ses palais là-haut, célestes et glacés avec un oeil trop lointain pour voir ce que nous pourrions vivre.

       Il a donc fallu que Dieu choisisse une juste distance, être là sans s'imposer, nous laisser vivre et pourtant nous appeler à Lui. Et cette distance, nous la vivons dans le symbolique qui nous permet à la fois de guetter les signes de Dieu, de vérifier sa présence, de comprendre son attention, sa bienveillance et en même temps aussi de l'oublier, d'y revenir, et de ne pas être effrayé par Lui. Il nous faudra tout ce temps d'existence qui est une sorte de réglage de plus en plus fin entre Lui et nous, pour que nous apprenions à être nous-mêmes sans nous diluer en Lui, pour qu'au jour où nous le verrons face à face nous serons chacun de nous, nous en face de Lui. Une sorte de constitution de la personne humaine que nous sommes qui aux yeux de Dieu est très importante, et qui ne dépend pas immédiatement de Lui, mais qui dépend de nous. Car bizarrement, dans ce texte de Job, si Job décrit avec attention tout ce qu'il pense et projette sur Dieu, c'est lui-même qui se constitue comme personne humaine. Ce qui est très intéressant dans le livre de Job, ce n'est pas simplement les discours théologiques au sujet de Dieu, et la théologie du mal qui en découle, avec la rétribution à l'égard des péchés, mais c'est surtout dans la manière dont Job parle, Job devient capable d'être un partenaire de Dieu, il devient quelqu'un. Il n'est pas simplement cette feuille agitée par le vent que Dieu s'amuse à remuer, mais ayant l'audace de prendre la parole devant Celui qui est toute Parole, il devient celui qui est capable de parler à Dieu.

       Et cela me semble une des choses les plus étonnantes du livre de Job, ce n'est pas uniquement le problème de sa souffrance, du mal et de la disproportion qu'il y a entre le mal qu'il vit et le péché qui n'est pas commis, mais c'est surtout qu'il est celui qui prend la parole. D'ailleurs il est beaucoup plus proche des prophètes qu'on pourrait le croire, dans le sens où il est celui qui prend la parole, non pas comme le prophète qui porte la parole, mais comme celui qui parle en face, comme un égal. Nous souvent, nous nous plaignons que Dieu n'est pas assez présent, qu'Il n'est pas intervenu, qu'Il nous a laissé tomber, ce que les amis de Job lui disent, nous nous plaignons de ne pas être assez quelqu'un en face de Dieu et de ne pas avoir assez confiance en nous pour prendre nos propres mots et les faire monter vers Celui qui peut les entendre.

       Cette méditation sur ce que nous vivons, à travers ce texte de Job, nous permet de nous constituer, de reconnaître la densité même du partenaire que Dieu attend que nous soyons pour Lui. Ce n'est pas tellement nos péchés qui l'énervent, mais c'est que nous soyons, que nous nous croyons et déclarions comme inconsistants devant Lui, avec cette espèce de fausse modestie qui consiste à dire : "Tu es si grand et je suis si peu". Oui, mais ce n'est pas honorer l'amour qu'Il nous porte que de dire cela, si Dieu nous considère, c'est qu'Il attend quelque chose de nous, et que si Job est déçu de Dieu, Dieu peut être déçu de chacun de nous, ce n'est pas tellement nos péchés qui le déçoivent, c'est que nous ne répondions pas à être ce partenaire de Dieu, celui qui parle à Dieu. Job est celui qui parle à Dieu.

       Frères et sœurs, nous retrouverons cela par le Christ, parce que cette parole interne entre Dieu et l'homme se fera personne humaine, se fera personne divine à travers le Christ. Mais déjà avec Job nous pouvons être celui qui a l'audace d'inaugurer ce dialogue qui est l'essence même de la prière.

 

       AMEN

 

 
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