AU FIL DES HOMELIES

Photos

STATU QUO OU CONVERSION ?

Is 58, 9 b-14 ; Mt 9, 9-15
Samedi après les Cendres - année B (8 mars 2003)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

L

es deux textes du prophète Isaïe qui se suivent et que nous avons lu hier et aujourd'hui, me paraissent être très opportun, et c'est pour cela que depuis très longtemps, la liturgie les a choisis pour entrer en carême. En effet, dans quelles circonstances, dans quel contexte a été écrite cette prophétie du troisième livre d'Isaïe ? C'est tout simple. Le peuple rentre de Babylone, trouve un pays dévasté. Jérusalem est en ruine, le temple est pratiquement détruit, toute la structure sociale s'est effondrée, il y a des étrangers qui occupent les terres et les cultivent, et il y a le retour des exilés. Contrairement à ce que chante le psaume, mais il faut bien se remonter le moral dans des circonstances pareilles : "Au moment où Dieu ramenait les captifs nous étions dans la joie. Ramène Seigneur les captifs comme torrents au désert". C'est beau dans la chanson, mais ce n'était certainement pas cet air-là qui était dominant. En fait, c'était une situation extrêmement précaire, décevante pour ceux qui rentraient et apparemment sans issue. Alors, on comprend très bien que dans des circonstances comme celles-là, un peu désespérées, on ait recours à la religion traditionnelle. Et puisque c'était déjà dans le vieil héritage d'Israël que dans les circonstances difficiles, on fasse des assemblées, on crie vers le Seigneur, on jeûne, alors, on essaie de s'y mettre. 

       Il y a certes une ferveur religieuse qui commence à se relancer, mais très vite, on s'aperçoit que cela ne marche pas ! On dit à Dieu, et c'est le mot qui court, le prophète le relève au passage : nous avons jeûné, mais cela ne rebâtit pas Jérusalem. Nous avons fait des efforts, mais cela ne marche pas mieux qu'avant. Autrement dit, cette religion des Pères, qui paraissait le meilleur garant de ce que maintenant, on allait pouvoir redémarrer, cette bonne vieille attitude, je ne dis même pas conservatrice mais conservatoire, des vieilles méthodes et des vieilles recettes éprouvées semblait radicalement échouer. A ce moment-là, on comprend le raisonnement, c'est ceci : nous avons utilisé les vieux moyens infaillibles pour rétablir Jérusalem comme on l'aurait voulu, comme avant, et cela ne marche pas ! Et c'est dans cette optique-là qu'il faut comprendre la prédication du prophète. La prédication est une contestation sur un double niveau. Premièrement : comment utilisez-vous ces moyens traditionnels que vous croyez infaillibles? En fait, vous les utilisez comme des pratiques extérieures, ne vous étonnez donc pas que cela ne marche pas. Le prophète fait cette critique radicale : le cœur n'y est pas. En ceci il est un prophète très traditionnel d'Israël : vous faites les devoirs, vous accomplissez les gestes religieux, mais pendant ce temps-là vous faites des affaires, vous écrasez les pauvres. Par conséquent, cela veut dire que la reconstruction de Jérusalem que vous voulez n'est pas la bonne. 

       En fait, que voulez-vous ? Vous voulez le retour au statu quo d'avant. En fait, vous auriez voulu que rien ne bouge, vous auriez voulu que l'épreuve de l'exil ne vous serve à rien, qu'elle soit une parenthèse et qu'elle n'apporte aucun bien spirituel. En fait, vous avez des comportements religieux qui ne servent qu'à nier cela même que Dieu, par sa grâce, vous a donné de vivre. Par conséquent, la reconstruction de Jérusalem que vous voulez, elle n'a aucun intérêt. C'est Disneyland, c'est de la reconstitution à l'identique, c'est de la restauration de monuments historiques, mais ce n'est pas vivant. Et c'est à ce moment-là que le prophète, au fond pose la question : mais quelle Jérusalem voulez-vous ? Pourquoi jeûnez-vous ? Quel type de société, d'assemblée, de communauté revenant d'exil voulez-vous former ? Après une épreuve comme l'exil, on n'est plus comme avant, et c'est une illusion de vouloir reconstruire le passé comme avant. 

       Vous voyez, cet Ancien Testament sur lequel nous collons si volontiers des étiquettes de répétition à l'infini, de vouloir toujours la même chose, ce n'est pas vrai. Les prophètes disaient en réalité aux hommes de Jérusalem : comment, dans quel but vivez-vous votre conversion religieuse ? Comment, de quelle manière, tenez-vous compte des épreuves que vous avez traversé ? Ce sont des questions qui sont encore terriblement actuelles. Si nous avions par malheur, la perspective de vouloir la conversion simplement pour maintenir le "statu quo ante", simplement pour que les choses recommencent comme avant, nous serions complètement à côté de l'occasion de conversion que Dieu nous donne dans ce carême. Si notre comportement, nos attitudes de chrétiens, sont simplement pour maintenir les choses en l'état, cela ne sert à rien. C'est nier l'histoire, c'est nier le salut, c'est nier l'action de Dieu. 

       C'est exactement la même chose que le Christ voulait faire comprendre aux pharisiens. Pour les pharisiens, quand Jésus va manger avec les pécheurs, mais, Il ne respecte pas la tradition des Pères, nous nous jeûnons disent-ils, les disciples de Jean-Baptiste aussi. Alors vous, vous ne prenez pas les bons vieux moyens classiques, vous Jésus et ses disciples ? Et Jésus dit : il y a de l'eau qui a coulé sous les ponts, il s'est passé des choses, l'Époux est venu, vivez avec la présence de l'Époux, n'essayez pas simplement de colmater les brèches et de restituer tout en l'état, acceptez que Dieu fasse de la nouveauté. 

       Si la conversion n'ouvre pas notre regard sur la nouveauté de l'action de Dieu en nous, ces efforts de conversion sont vains, ils ne sont que recherche de soi-même à l'identique, pour que rien ne bouge. C'est sûrement une des choses qu'il faut voir en face au début d'un carême.

 

       AMEN 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public