AU FIL DES HOMELIES

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JE NE SUIS PAS DIGNE

Is 58, 9 b-14 ; Mt 9, 9-15
Samedi après les Cendres - année B (27 février 1982)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

D

 

u fait qu'il y a, au début de la prière eucharistique, une prière pénitentielle au cours de laquelle nous nous reconnaissons pécheurs et nous demandons à la miséricorde de Dieu de nous pardonner, certains chrétiens, et même quelquefois certains prêtres, s'imaginent que cette prière pénitentielle est une sorte d'absolution et peut, plus ou moins remplacer se sacrement de pénitence proprement dit. C'est là le résultat d'une conception très univoque de la pénitence ou du sacrement de réconciliation, comme si ce sacrement, cette démarche pénitentielle consistait dans un acte qui était toujours l'absolution, comme s'il n'y avait pas toute une série d'étapes dans cette reconnaissance de notre péché. De fait, il y a non seulement des étapes préparatoires, quand nous rentrons en nous-mêmes pour, à la lumière de la grâce de Dieu, à la lumière de l'évangile, discerner dans notre cœur ce qui n'est pas conforme à l'amour du Seigneur. Il y a non seulement des étapes préparatoires qui nous conduisent jusqu'à l'aveu de nos fautes, puis au pardon du Seigneur, mais il y a aussi des étapes qui prolongent ce sacrement. Cette liturgie pénitentielle du début de la messe est un rappel du sacrement déjà célébré. Et plus précisément encore, elle consiste à nous rappeler que, même quand nous nous sommes confessés, même quand nous avons reçu l'absolution, nous sommes encore pécheurs.

Aussi bien pourquoi, au moment de recevoir l'eucharistie, dirions-nous : "Seigneur, je ne suis pas digne de Te recevoir, mais dis seulement une parole et je serai guéri". Pourquoi invoquerions-nous, à ce moment-là l'Agneau de Dieu qui enlève le péché du monde pour qu'Il prenne pitié de nous ? C'est donc qu'il ne faut pas être trop simpliste et s'imaginer qu'on est ou bien pécheur, c'est-à-dire enfoncé dans le mal, coupé de Dieu, sans pardon ni miséricorde, ou bien, comme on le dit trop facilement, en "état de grâce". Comme si la grâce était un état et non pas une source agissante, vivante, qui se renouvelle sans cesse. Un état de grâce, c'est-à-dire une situation dans laquelle nous n'aurions plus aucun péché, nous ne serions plus du tout pécheurs et nous nous trouverions plus ou moins dignes de nous approcher du Seigneur. Au moment où nous nous en approchons nous le disons : "Seigneur, je ne suis pas digne."

C'est dire que, même pardonnés, quand nous nous approchons du corps et du sang du Christ, c'est comme pécheurs, pécheurs pardonnés mais pécheurs tout de même, que nous nous approchons du corps et du sang du Christ. Et ce passage d'évangile que nous venons d'entendre nous éclaire à ce sujet, si nous le lisons de façon un peu profonde. En effet, ce serait une vue un peu trop courte des choses de croire que l'eucharistie, s'origine de façon exclusive et circonscrite dans le seul repas de la dernière cène. Bien entendu, c'est au cours de cette dernière Cène que Jésus lui a donné sa pleine signification en disant du pain qu'Il rompait : "C'est Mon Corps" et de la coupe qu'Il faisait passer de main en main : "Ceci est Mon Sang." Mais le sacrement de l'eucharistie avait commencé de naître, entre les mains du Christ, bien avant cette dernière cène. Et pour comprendre toute sa portée, il faut l'enraciner dans tous les repas du Christ au cours de sa vie terrestre, tant les repas de son enfance, de sa vie publique que ceux du Christ ressuscité. Et nous avons aujourd'hui le récit d'un repas du Christ, celui qui suit immédiatement la vocation de Matthieu le publicain. Matthieu qui exerçait un métier dans lequel on ne pouvait pas ne pas se salir les mains, étant donné que les collecteurs d'impôts de l'époque extorquaient par des méthodes douteuses l'argent nécessaire pour le compte de tel ou tel particulier qui s'enrichissait au passage, avant de remettre à l'Etat la somme sur laquelle il s'était engagé. Matthieu, comme tous les publicains, et c'est cela qui explique le mépris du peuple d'Israël à leur égard, était, au fond, un petit voleur. C'est celui-là que Jésus a choisi pour en faire l'un des douze. Et il nous est précisé que, avant de suivre Jésus, Matthieu donne un repas auquel il invite les gens de son milieu, d'autres publicains, d'autres petits voleurs, d'autres pécheurs. Et Jésus vient avec ses disciples partager ce repas ce qui indigne les pharisiens.

Ce repas de Jésus avec les pécheurs, au cours duquel Il dira explicitement qu'il est venu pour les pécheurs et non pour les justes, ce repas est lui aussi un signe avant-coureur de ce que sera le sacrement de l'eucharistie. Quand Jésus nous invite à sa table, Il prend encore son repas avec des pécheurs, car nous ne sommes pas seulement pécheur pour telle ou telle faute particulière, mais c'est notre vie tout entière qui est remplie de péché car l'égoïsme, le manque d'amour, l'éloignement de Dieu sont d'une certaine manière chose constante dans notre vie.

Depuis le péché originel, nous sommes marqués par cette lourdeur, par cette épaisseur, par ce manque de spontanéité dans notre élan vers Dieu. Et, nous le savons bien, même avec beaucoup de bonne volonté, nous sommes obligés, péniblement, d'aller vers le Seigneur, péniblement d'écouter sa Parole et d'essayer d'y conformer notre vie. L'Écriture ne dit-elle pas que "le juste pèche sept fois par jour ''? C'est donc bien avec l'humilité des pécheurs que nous devons nous approcher de l'eucharistie. Et même si nous nous sommes réconciliés avec le Seigneur, même si nous avons fait cette démarche du fond de notre cœur et s'Il nous a rempli de sa miséricorde, c'est quand même avec la pauvreté et la misère de nos mains vides que nous nous approchons de Lui dans l'eucharistie. Ceci n'est pas pour nous inviter à je ne sais quel laxisme, mais pour nous faire comprendre à quelle profondeur nous devons vivre cette humilité. Nous ne sommes jamais dignes de nous approcher du Seigneur et c'est Lui qui s'approche de nous. Ce n'est pas nous qui pouvons faire le chemin vers Lui, c'est Lui qui fait tout le chemin vers nous, car dans son immense miséricorde, Il vient à nous et c'est cette venue qui purifie notre cœur. Déjà, dans le sacrement de réconciliation, c'est Jésus qui fait tout le chemin. C'est Lui qui, constatant le manque d'amour de nos cœurs, nous aime plus encore pour que son amour vienne combler le creux et le vide du nôtre. Et dans l'eucharistie, Il vient achever cette œuvre de rédemption car son sang, que nous allons recevoir, c'est le sang versé "en rémission des péchés" pour nous et pour la multitude.

Que ce temps du carême nous aide à vivre de façon plus profonde et plus intense notre relation de pécheur avec Celui qui est saint, non pas pour que sa sainteté nous écrase, mais pour qu'elle nous transfigure et nous transforme de fond en comble.

 

AMEN

 
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